Liesse de fin d’année

Au lycée, l’organisation (la désorganisation) de fin d’année est un exercice de haute administration. Les CPE, les proviseurs adjoints, tous les secrétariats, les surveillants et le proviseur sont aux cents coups. On dirait que certains travaillent pour la première fois depuis le mois de septembre tant ils sont stressés … Enfin, au bout de quelques jours LA note de service de fin d’année est distribuée et affichée partout dans l’établissement, elle paraît même sur le site officiel. ELLE s’intitule comme toujours … Dans ce texte de quatre pages, les élèves de seconde trouvent la seule information qui les intéresse : la date de leurs conseils de classes. C’est le 12 juin.

 

 

Le jour J, dès le matin, dans quatre salles différentes, heure par heure, se joue le destin de 390 lycéens. Quatre possibilités : passage en première voulu par l’élève ; passage en première non voulue par l’élève ; ou, redoublement. Plus rarement on trouve : non admis en première, a déjà redoublé la seconde, doit envisager une réorientation…

Vers midi et demi tout le monde est passé. L’année est finie ! L’euphorie est totale. Une liesse incontrôlable monte dans le lycée et son organisation n’est pas laissée au hasard, on découvre pour la première fois le dynamisme inattendu de certains élèves qui étaient restés impavides depuis la rentrée dernière…

Dans le couloir de l’administration, deux garçons dégoupillent un fumigène de fête rose bonbon qui embrume toutes les secrétaires. Vers l’infirmerie, une autre paire d’énergumènes lâche un énorme rat de laboratoire qui fait hurler les dames de service en train de nettoyer le sol. Mais c’est à la cantine que les événements s’accélèrent. On entend le hurlement strident de filles dont les cheveux sont enduits de moutarde. Avec des tranches de pain mouillé, une troupe d’excités tirent sur tout ce qui bouge. Le camp adverse réplique à la purée et au trognon de pomme.

Aux lavabos, quelques meneurs fabriquent des bombes à eau avec des préservatifs qui sont lâchés de l’escalier central pour exploser en gerbes immenses au rez-de-chaussée. Ailleurs, des élèves se pourchassent pour s’amuser. Leurs sacs-à-dos utilisés en massues soulèvent les plaques du plafond. Partout, les coups de karaté ébranlent les portes battantes. En salle de permanence, un colosse de seconde 4 à demi-nu grimpe sur le radiateur en chantant des insanités.

Devant le gymnase, une classe entière met en place un Harlem Shake géant. Chaque élève est déguisé avec ce qu’il a pu chaparder de-ci, de-là, en farfouillant dans tous les recoins. Les essuie-mains sont devenus des turbans de fakirs et les rouleaux de papier-toilette ont enrubannés deux ou trois momies égyptiennes, les corbeilles à papiers et les manches à balai fond des tenues de chevaliers … Tout le monde prend des photos à-qui-mieux-mieux pour les envoyer illico sur les réseaux. Pendant ce temps, quelques costauds de Seconde 9 défient les lois de la gravité en construisant méthodiquement une pyramide immense avec les tables et les chaises de la salle de permanence.

Le surveillant de garde part furtivement en direction du bureau de la vie scolaire où il trouve refuge auprès de ses collègues déjà barricadés Quelques agents d’entretien se font petits dans un dessous d’escalier pour ne pas être emportés par le va-et-vient des galopades.

Sur le blog du lycée, quelques heures plus tard,  le proviseur met en ligne un immense discours.

Ce vendredi 12  juin, à la mi-journée, ce qui aurait pu rester une débandade bon enfant est devenu la honte de notre établissement. Plusieurs dizaines de lycéens de seconde ont souillé des salles de classe, le réfectoire et les couloirs, dégradant du mobilier avec du ketchup, de la farine, des tomates et même de pain. Une année scolaire n’aurait jamais dû s’achever ainsi en défoulement hystérique.

On a assisté à un débordement d’injures et d’actes malveillants. Les responsables de la vie scolaire et les enseignants se sont sentis menacés, bien qu’aucun n’ait été effectivement victime de blessures. Mais, leur autorité a été atteinte, notamment en raison du pilonnage des professeurs, des surveillants et des CPE avec des épluchures et autres immondices. Des voyous ont lancé des pétards en direction de leurs propres camarades les faisant ainsi hurler de panique. Une photocopie de la Note de service de fin d’année a été placardée dans les toilettes, souillée de manière scatologique…

Au départ des élèves, le lycée est resté jonché d’innombrables détritus : canettes de boissons, cahiers, classeurs, livres, papier essuie-mains déroulé sur plusieurs mètres … le tout dispersé jusque sur le trottoir du boulevard à l’entrée principale. La cour d’honneur est couverte, de papiers émiettées qui ont servi de confettis, d’innombrables pupitres ont été peinturlurés avec des aérosols multicolores, sur quelques murs on peut voir des dessins parfois obscènes … Les vitres ont été systématiquement taguées ou bombées. Six balais lave-ponts ont disparu.

Ces menées intolérables ont été déclenchées par des élèves irresponsables mécontents des propositions d’orientation des conseils de classes de fin de seconde. En agissant de la sorte, ils ont détérioré l’image du lycée et font preuve d’une incivilité incompatible avec les objectifs de citoyenneté figurant au projet d’établissement. Le déchaînement auquel le lycée a été confronté atteste d’un mépris de l’autorité et de la dignité des enseignants. En conséquence, l’équipe de direction est en train d’examiner les images prises par le système de vidéo-sécurité pour démasquer les auteurs des actes de vandalisme et sévir. En attendant une plainte a été déposée au commissariat local.

 

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