2012 est a vous

En finir avec l’école de la compétition

Chaque année plus de 150 000 jeunes sortent du système scolaire sans diplôme. Quand on connait l’importance d’un tel sésame pour espérer quelque chose de la vie active, rien ne sert de s’étonner face aux chiffres galopants du chômage des jeunes. Nous passerons bientôt la barre symbolique des 25 %. Et c’est l’ensemble du système éducatif qu’il faut regarder par ce prisme. A mesure que les ans passent, la France s’enfonce dans les classements. Le PISA (Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves), mené tous les trois ans par l’OCDE auprès des jeunes de 15 ans, ne nous fait aucun cadeau : toujours dans les dix premiers en 2000, la France plonge, avec l’étude de 2009, à la 22ème place du classement en mathématiques et en lecture, et à la 27ème en sciences. Face à ce recul notable, les solutions politiques ne semblent vraiment pas être les bonnes.

Etre élève en difficulté à 5 ans

Félix a 5 ans. Il est arrivé du Gabon en France en 2008. Il parle français couramment. Et pourtant, déjà, il accumule les retards. En grande section de maternelle, les différents tests que la maîtresse lui a fait passer – sur demande expresse du ministère, bien sûr – ne sont pas concluants. Il faut dire que la confiance en lui, ce n’est pas son fort. Pourtant, Félix n’a rien d’un enfant en retard. A cinq ans, il est n’est pas anormal qu’un enfant ne sache ni lire, ni écrire. Il n’est même pas encore en primaire que Félix, déjà, est placé en marge du système éducatif. Sa réponse d’enfant vient sans tarder : Félix chahute de plus en plus et a décidé de ne plus regarder les adultes dans les yeux.

Dur, dur de reproduire

A quelques centaines de kilomètres de là, Eric, 12 ans, fils de bonne famille, connaît des difficultés lui aussi. Le collège privé dans lequel l’ont placé ses parents fonctionne au rendement. Dès lors, pas de places pour les « fainéants et les réfractaires ». Pourtant, Eric est un petit garçon cultivé, drôle et plein de bon sens. Seulement, le fait d’avoir au moins une interrogation toutes les deux semaines dans chacune des matières étudiées ne l’enchante guère. Alors il traîne un peu les pieds. Et la sanction est immédiate : malgré ses onze et demi de moyenne au premier trimestre, Eric est convoqué. S’il ne met pas les bouchées doubles, on se passera de lui l’an prochain. Eric a 12 ans, et déjà il connaît le même stress que son papa. Mais Eric n’a pas le même recul. Ni les mêmes épaules. Heureusement pour lui, ses parents veulent sa réussite. Et ils en ont les moyens. Alors Eric suit près de dix heures de cours particuliers par semaine. Et c’est en doublant son temps de travail hebdomadaire que ses parents espèrent lui éviter le redoublement.

Sans roulettes… et sans freins

Ces deux exemples, qu’il est inutile de généraliser, sont révélateurs de deux tendances – oserais-je dire deux dérives ? – de notre système éducatif actuel. D’un côté, avant même que l’école ne soit devenue obligatoire, les enfants sont déjà évalués. Et l’on démontre que des élèves qui ne sont pas encore sensés posséder les bases de la lecture et de l’écriture ne savent ni lire, ni écrire. Le développement d’un enfant n’est pas rationnel. Exactement de la même manière que les dents ne poussent pas à un âge donné, le temps d’acquisition d’un savoir varie d’un individu à un autre. Décréter que tout enfant ne sachant pas faire du vélo sans roulettes à six ans est en retard vous paraît aberrant ? Affirmer qu’un enfant qui ne sait pas nager à huit ans est en retard vous semble exagéré ? Que penser alors des acquis scolaires d’un enfant de cinq ans ?

Le décrochage : personne au bout du fil

Malheureusement, à l’étage au-dessus, le constat d’échec est le même. Le début du collège – vu par la puissance publique comme un « petit lycée » – est une étape délicate dans le développement d’un enfant. La multiplication des évaluations est la même. Et ceux qui ne s’accrochent pas font face à une alternative : laisser tomber, ou prendre des cours particuliers. Mais, dans ce cas, quelle est la solution pour un enfant auquel les parents ne peuvent pas offrir des cours supplémentaires ? Le collège est un train en marche dont il est désormais trop facile de descendre. Et après cela, pourquoi s’étonner encore que trop peu d’élèves arrivent au terminus ?

Des propositions pour l’école

Les réponses à de tels problèmes sont avant tout politiques. Un enfant ne peut s’épanouir si les carcans autour de lui sont trop serrés. Un enfant ne peut avoir confiance en lui si du plus loin qu’il se souvienne, il a été scruté, voire stigmatisé. Un enfant ne peut croire en l’école si elle n’est source que de sanctions. Et un enfant ne peut pas avoir droit à l’erreur si personne ne peut ensuite le rattraper. L’année dernière, l’Afev a demandé l’arrêt des notes en maternelle et en primaire. L’idée : laisser le temps à l’enfant d’acquérir l’ensemble des bases avant de se poser la question de les évaluer. Outre le respect que cela implique, il y a dans cette vision des choses une forme de bon sens. Les notes sont importantes. Elles permettent d’être lucide et de se surpasser. Mais elles ne sont vertueuses que si le noté est prêt et apte à recevoir la note. Si tel n’est pas le cas, la note est un choc. Et le choc entraîne souvent décrochage.

Un pacte contre l’échec scolaire

Cette année, l’Afev propose un « Pacte contre l’échec scolaire » qui s’appuie sur trois priorités : (1) Limiter la souffrance des élèves. Ce qui implique de repenser le climat scolaire, de mieux valoriser les compétences acquises et de systématiser l’accompagnement individualisé. (2) Réinventer le collège unique. En d’autres termes, le collège doit se repenser comme un prolongement de l’école primaire. Cela permettrait à chacun de continuer à apprendre sainement tout en posant les bases de son futur parcours. (3) Se tourner vers une orientation choisie. Cela vise essentiellement le passage en lycée professionnel qui est trop souvent vécu comme une injustice (alors qu’il reçoit 1/3 des lycéens français).

De la collaboration plutôt que de la compétition

L’objectif assumé de ces propositions est de transformer le système français basé sur la sélection en un système de promotion. Or, un tel tournant est devenu impératif. Aujourd’hui encore, cinq fois moins d’enfants d’ouvriers que de cadres ont un niveau bac +4. Aujourd’hui encore, 30 % des enfants partent à l’école angoissés. Aujourd’hui encore, 73 % des élèves des quartiers populaires aiment un peu, voire pas trop ou pas du tout aller à l’école/au collège. Pourtant notre population vieillissante ne pourra pas se passer de sa jeunesse. Pourtant notre société ne pourra pas se contenter d’un système éducatif obsolète. Pourtant notre République n’a pas le droit de laisser les siens sur le bord de la route. Plus besoin de tergiverser : il faut en finir avec la compétition, pour atteindre enfin une école de la collaboration.

Marin Schaffner, étudiant à Sciences Po à Paris et président du Relais AFEV (Association pour la fondation étudiante pour la ville) de Sciences Po

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Commentaires

11 Commentaires to “En finir avec l’école de la compétition”
  1. Mayday dit :

    Je ne vais pas me fatiguer à commenter ce billet, je pense que j’ai déjà exprimé mon opinion sur le sujet dans le dernier billet. Néanmoins, je constate avec tristesse que beaucoup de gens restent cloîtrés dans des illusions 68ardes: autrement dit, si l’élève est agité voire irrespectueux, il faut plus de laxisme et si il a de mauvaises notes, il faut les lui cacher ou supprimer les épreuves pour pouvoir se berner dans l’illusion des chiffres à 100%.

    Au passage, le chiffre du chômage des jeunes est évalué par rapport à la population ACTIVE des jeunes et la plupart des jeunes chômeurs sont titulaires de diplômes bac+2 ou bac+5.

  2. Alizé dit :

    Juste un petit commentaire pour dire merci pour cet article que j’ai trouvé vraiment bien écrit et particulièremnent lucide sur la situation actuelle

  3. Karl M-S dit :

    Je rejoins avec peut être un peu de modération l’avis de Mayday. Nous ne pouvons pas adapter l’école pour un élève. De plus, il aurait pu être intéressât de comparer notre système scolaire avec celui d’autres pays. En Angleterre par exemple, les élèves ont une épreuve le GCSE qui leur permet de s’orienter avant le Bac. Je ne vois pas en quoi supprimer les notes à l’école primaire peut aider un enfant à part l’inciter à moins travailler. De plus, comment voulez vous que le collège soit un prolongement du primaire alors que le cadre d’intervention d’un prof est complètement different?

    Sinon je ne m’attarderai pas sur vos exemples stéréotypés.

  4. Millie dit :

    Contrairement à Mayday et Karl M-S, je ne crois pas que l’objectif de l’école ne soit de pointer les retards de certains mais bien de les atténuer, de les réduire et de mettre tout le monde sur un pied d’égalité dès les débuts d’un enfant dans le monde de l’éducation. Comme l’a souligné Marin, une large part de la réussite scolaire passe par la confiance en soi. Il est donc normal de ne pas focaliser les enfants sur leurs propres difficultés: cela ne l’aidera ni à progresser ni à avoir envie de progresser.

    Par ailleurs, Karl M-S parle d’ »un enfant » qui ferait ralentir tout le rythme scolaire. Je crois que c’est se faire des illusions sur le monde de l’éducation. Il n’y a pas d’un côté tout un ensemble qui réussit et de l’autre un petit groupe qui ralentit le rythme. Il y a au contraire des disparités et inégalités complexes qu’il s’agit de résoudre, et les pistes proposées par l’Afev pourront aider ce processus.

  5. Bonjour à tous,

    Merci de vos réactions et de votre franchise. Le débat est à mes yeux toujours plus agréable lorsqu’il va en ce sens.

    Je voudrais revenir en trois temps et rapidement sur vos commentaires afin d’éclairer un peu plus (un peu mieux, même) ma position :

    1) Il est toujours important dans ce genre de discussion de démêler la cause de la conséquence afin de ne pas sombrer dans les clichés. C’est ce que j’ai essayé de faire dans mon article. Et c’est cette distinction que Mayday (pseudo qui conviendrait d’ailleurs très bien à l’école française d’aujourd’hui), en bonne rhétoricienne, vient brouiller ici.
    Jamais je n’ai prôné plus de « laxisme » (terme que j’ai toujours rayé de mon vocabulaire). Et il me semble que l’illusion des 100% (ou des 80% d’une classe d’âge ayant le bac) est plutôt l’un des symptômes du système actuel.
    Le prisme d’analyse soixante-huitard (ou post-soixante-huitard) est mort depuis longtemps et il ne sert ici qu’à décrédibiliser mon propos qui, lui, se place en-dehors du débat politicien.
    J’ai vu dans ton post précédent que tu étais très attaché(e) à la question de la formation et j’aurais préféré que ta réaction s’inscrive plutôt dans un prolongement du débat via ce sujet.
    Enfin, le fait que « la plupart des jeunes chômeurs [soient] titulaires de diplômes bac+2 à bac+5″ est à mes yeux un facteur aggravant de la situation, et non pas une atténuation.

    2) Les exemples « stéréotypés » auxquels Karl fait référence ne sont que le récit de deux expériences que j’ai eues l’occasion de vivre plusieurs mois durant. Je n’ai pas généralisé les trajectoires de ces deux enfants (c’est même écrit noir sur blanc dans mon article). Et je crois y avoir appliqué un examen critique (et donc non stéréotypé) avant de vous les livrer. D’où l’alternative suivante : soit ces deux moments de vie se rattachent malgré eux à des stéréotypes, et c’est contingent ; soit ce sont à tes propres clichés (sans péjoration aucune) que ces deux situations renvoient.

    3) Enfin, pour ce qui est des autres systèmes, j’ai hésité à m’y arrêter un instant. Mais mon article était déjà suffisamment long comme ça. Ce pourrait donc être l’objet d’un billet futur.
    En attendant, si ce sujet de comparaison des systèmes vous intrigue vraiment, je vous invite à regarder le documentaire suivant :
    http://www.publicsenat.fr/vod/documentaire/l-ecole-a-bout-de-souffle/71763
    Y est abordé la question de la mutation systémique de l’école finlandaise.
    Et, s’il vous plaît, ne venez pas me dire que les Finlandais sont des soixante-huitards…

  6. Et bien sûr : allez signer le Pacte contre l’échec scolaire !
    http://www.pacteechecscolaire.org/

  7. Karl M-S dit :

    Effectivement,ces deux exemples se semblent(pour moi)se rattacher à des stéréotypes. Si j’ai pu avoir une lecture rapide et un avis irréfléchi sur la question, je m’en excuse.

    @ Millie, je ne parlais pas d’un enfant mais d’une minorité évidemment. Et je suis contre le fait qu’involontairement, l’école engendre des inégalités.Je crains cependant que les propositions de l’AFEV tirent les élèves vers le bas.

  8. Mayday dit :

    Mon commentaire n’a pas été publié… Cool! Je recommencerai demain mais quand même, Martin je suis un mec :)

  9. Juliette dit :

    Et il s’appelle Marin :)
    La réserve principale à propos de cet article est que je ne pense pas que tu puisses comparer école publique et école privée. De ce fait, l’école privée obéit à ses propres règles internes et il en existe des très exigeantes et d’autres moins, alors que l’école publique doit respecter certaines règles, notamment sur la fréquence des évaluations que tu dénonces à propos de l’école privée. Enfin, si on peut changer l’école publique, nous n’avons aucune prise sur les écoles privées…

  10. Mayday dit :

    @Juliette
    Oups, bah on est quitte :)
    «nous n’avons aucune prise sur les écoles privées…» hors contrat peut être mais les écoles privées sous contrat doivent obéir à certaines directives.

  11. mayday dit :

    Bon je déterre un peu le sujet mais je tenais à dire deux trois trucs:

    D’abord, l’esprit de Mai 68′ est très présent dans l’Education Nationale avec les profs qui l’ont fait et les jeunes qui idéalisent le mouvement.
    Ensuite, l’école française n’est pas l’école de la compétition puisqu’il suffit pour passer d’avoir les résultats demandés. D’autre part, les écoles, collèges et lycées sont par secteur.
    Enfin, le fait qu’il y a plus de chômeurs parmi les diplômés montre que, mécaniquement, il y en a moins parmi les bacs pros et CAP.

    Je suis bien d’accord avec toi, la belle Instruction Publique de Jules Ferry n’est plus. Néanmoins, pour y remédier il faut revaloriser la formation pour qu’ils aient un meilleur niveau et aient une chance de gravir l’ascenseur social au cours de leur vie. Il faut aussi accorder l’autonomie aux lycées et accepter que les parents et leurs enfants choisissent leur école. Bien sûr, cela induit qu’il faut rediriger les moyens financiers et les bons profs vers les établissement à faible niveau. Il faut également rétablir la discipline dans ces établissements, la suspensions des alloc’ familiales pour les absenteistes est une très bonne chose, il faut aller plus loin en systématisant les sanctions et surtout les réparations et travaux d’intérêt généraux. Il faut aussi récompenser les élèves méritants, par exemple avec des voyages scolaires (séjours linguistiques, semaine de ski) que l’établissement pourrait financer en grande partie.

    Voilà mes propositions, Marin je suis ouvert au débat.

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