L’Islande a tout d’une petite utopie : située au large de l’Europe dans l’océan Atlantique, elle est peuplée par 300.000 habitants à 100% alphabétisés qui se baignent dans des sources chaudes et jouent dès leur plus tendre enfance avec les lutins et les petits pingouins. Ils sont écolos, libéraux écoutent du Björk et s’éclatent toujours autant devant leurs sagas moyenâgeuses, sans compter qu’ils se sont dotés d’une stratégie économique en béton armé qui leur a permis de se hisser, en 2007, en première position en terme de développement humain associé à un PIB/hab de plus de 40.000 $.

Puis 2008 arrive et krach c’est la crise : tout s’effondre, trois grandes banques font faillites, l’état les nationalise avant d’indemniser les déposants Islandais mais pas ceux de Grande Bretagne et des Pays-Bas. Résultat, ces deux pays indemnisent eux-mêmes leurs épargnants et envoient la note au gouvernement islandais : le pays est endetté de presque 3 milliards de dollars.

Janvier 2009, une foule de personnes risquant de perdre boulot et logement assiègent leur Parlement suivant la méthode argentine du cacerolazo (on prend des casseroles et on tape dessus jusqu’à ce qu’ils craquent). La droite est destituée et remplacée par un gouvernement de gauche qui reste confronté au même problème ;  le président refuse d’amorcer le remboursement avant d’effectuer un référendum qui s’avère plutôt représentatif : 93% des Islandais sont contre les modalités de renflouement de la dette (le compromis étant de taxer chaque islandais de 100euros/mois pendant 8 ans). Les Islandais virent ce nouveau gouvernement.

27 Novembre 2010, date qui consacre cette révolution par l’élection d’une assemblée constituante (c’est un peu l’équivalent de notre 4 Août 1789). N’importe qui pouvait se présenter à cette élection. Plus de 520 candidats l’ont fait, de tous horizons. Les élus sont des universitaires, des juristes, des journalistes ; on compte aussi un syndicaliste, un agriculteur, un pasteur, un metteur en scène…

Il s’agit d’une superbe leçon de démocratie ; un peuple solidaire se soulève contre un système jugé injuste pour le réformer intelligemment et cela sans effusions de sang.

J’entends déjà les révolutionnaires en herbe s’écrier “Hé qu’est ce qu’on attend ?! Allons-y, nous aussi, à l’Élysée changer la France !” et ils n’auraient pas tort, sachant que niveau démocratie, droits du peuple, les Français sont pas des génies. Rappelons que la réforme de la constitution en 2008 a été presque exclusivement faite par l’Élysée… Mais on peut se demander si de pareils soulèvements sont réellement possibles en France : toutes proportions gardées, la population de l’Islande n’est guère supérieure à celle d’une ville comme Nantes. Les peuples sont aussi radicalement différents : eux sont soudés depuis des siècles par une langue qui bannit toutes nouveautés, par une église tout à fait particulière qui rassemble une très grande majorité de la population ainsi que par une géographie originale qui participe à son isolement et limite le nombre d’immigrés. Ils n’ont pas d’importantes minorités ni sociales ni ethniques ni religieuses ni politiques : ils sont un.

Aussi lorsque l’un d’eux décèle un problème, ils se mobilisent tous efficacement pour modifier cela. Tandis que la France, qui est un état cosmopolite qui se nourrit depuis toujours des positions/réactions de ses éléments, ne peut trouver que difficilement une unité à son peuple. Du coup, quand une minorité relève un problème, une autre apparait en opposition. Alors les forces s’annulent l’une l’autre et au final rien ne bouge, on se contente de fades consensus.

Ne se heurte-on pas à une limite de la démocratie ici ? Dans un cas, l’échelle est trop grande, on ne trouve rien pour contenter tout le monde, le système est inefficace, et dans l’autre la démocratie fonctionne parce que tout le monde pense plus ou moins la même chose. C’est un peu comme si la démocratie était juste un moyen moralement acceptable d’asseoir une idée par un raisonnement fallacieux du style : “je suis d’accord avec moi-même et comme tout le monde pense de la même façon que moi, c’est démocratique donc j’ai le droit d’être d’accord avec moi-même”. La démocratie ne fonctionnerait que dans des systèmes à parti unique et à peuple unique. Vous voyez le paradoxe ?

Et vous, comment feriez-vous pour rendre à la démocratie ses lettres de noblesse ?

Yoelis Acourt, rédacteur du journal “Le Héron Déplumé”, lycée Rosa Parks, Montgeron

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