On sait qu’un nombre trop important de jeunes « quittent le système scolaire sans aucun diplôme ». Ce sont environ 150 000 jeunes par an. C’est un fléau qui témoigne de failles dans le système scolaire mais c’est aussi une alarme tirée qui montre un désintérêt croissant de certains jeunes pour l’école. Ce qu’on sait moins c’est ce que font ces jeunes ensuite : où en sont-ils ? Comment s’insèrent-ils au niveau social, professionnel, culturel… ? A mes yeux, la campagne présidentielle sera salutaire que lorsqu’elle considérera l’éducation de tous et l’école pour tous comme étant la clé d’un bien être individuel et social. Autour de moi, deux proches brisent, par leurs parcours et par leur personnalité, la dimension de fatalité froide qui entoure ce nombre de 150 000. Sont-ils un produit ou une anomalie du système éducatif en détresse ? Elle c’est Diaïnaba. Lui c’est Nicolas. J’ai choisi de les interviewer ensemble.

Lui 100 % banlieusard, elle 100 % parisienne

Nicolas et moi attendons Diaïnaba depuis bientôt 40 minutes en sirotant un thé à la menthe dans un restaurant berbère. Son sourire ne tarde pas à arriver et c’est un sésame pour se faire excuser… Tous les deux se connaissent peu. Mais j’attire leur attention sur le caractère personnel de l’interview. Ce sont eux qui m’intéressent, leur histoire. C’est elle qui commence, 21 ans. Pour rire elle dit qu’elle ne fait pas partie des F.F.F., la Fédération des Fatous Flinguées. Puis elle sèche. Alors il prend le relais, 21 ans aussi. « Je suis comédien depuis tout petit. J’ai eu une éducation française et marocaine. » 100% banlieusard. Il précise qu’il se sent mieux en banlieue qu’à Paris. Elle répond en riant : « 100 % parisienne ». Silence. « Je suis soi-disant une artiste. » Ils vont pouvoir se parler en miroir de leur scolarité, étant contemporains l’un de l’autre, ils ont dû vivre des parcours qui entretiennent des correspondances.

Ça commence au collège, les années charnières

Chacun se souvient de son stage de 3ème. Pour lui ça a été une superbe expérience. Il l’a cherché comme un emploi, il a dû passer un entretien à sa bibliothèque municipale. Il a réalisé qu’il était beaucoup mieux dans l’action que dans les études. A partir de ses 16 ans il va travailler deux ans pour cette institution. Quant à elle, ce fut une dure expérience. Elle a laissé traîner les recherches jusqu’à la date butoir, elle savait que le collège lui trouverait « un truc », elle a été envoyée dans un bar tabac et elle ne s’est jamais autant ennuyée. A propos du brevet. Lui va quitter la salle d’examen car un de ses amis l’a interpellé par la fenêtre pour lui proposer de descendre. Il redoublera sa troisième. Elle passe le brevet sans soucis.

Le lycée, la cour des grands

Lui était complètement désintéressé par son année de seconde. Il n’allait qu’en cours d’Histoire des arts. « Le reste du temps je traînais avec mes potes, mais en même temps j’arrivais pas à faire autre chose car j’étais censé être au bahut. T’es conscient que tu fais un truc pas bien. » Il arrête sa scolarité à la moitié de l’année. Elle se souvient que la seconde était particulière. « C’était un territoire inconnu, je connaissais personne, je sortais du quartier, je recommençais tout, je faisais plus la loi. » Elle poursuit jusqu’en terminale où elle rate le bac S une première fois, ne s’étant présentée qu’à la moitié des épreuves car elle était animatrice colo en même temps. L’année suivante, elle ne se présente qu’aux matières qu’elle aime bien. Elle s’en sort avec une moyenne de 9,75 après les rattrapages… mais elle n’a pas le diplôme pour mauvais comportement. De cela elle en dit « Tant mieux. » au début. En effet, elle ne le voulait pas le bac car son père l’aurait poussée à faire médecine et « j’aurais pas été bien en médecine ».

La sortie du système scolaire

Lorsqu’elle était en première, lui commençait les cours Florent (une école de théâtre) à défaut d’avoir trouvé un employeur dans la lutherie. Il les a suivi en deux ans au lieu de trois car son niveau était très bon. Un air nouveau : « Ça fait sortir de la banlieue, rencontrer des nouveaux gens, provenant d’univers différents, ça m’a fait grandir, ça m’a cassé les barrières du quartier. » Quant à elle, à sa sortie du lycée elle va multiplier les expériences professionnelles, sans jamais mentir sur son absence de diplôme. Animatrice de colo, « barwoman », peintre en bâtiment (« J’ai trop aimé y avait une bonne ambiance avec les mecs »), cours du soir en capacité de droit, babysitting, marketing de réseau, caissière, prof de danse, … Lui passera aussi son BAFA et fera de l’animation en parallèle des cours Florent. Il va monter son spectacle “Joe’n'me” qu’il jouera sous le nom d’une compagnie, à Massy, Vitry puis l’année dernière sur la presqu’Ile St Louis. Il donnera aussi des cours de théâtre aux petits de sa ville dans une association. Ils se posent mutuellement des questions sur leur expérience d’animation, leurs cours donnés,… Elle finit par formuler sa « peur de l’animation, d’y plonger, de ne plus s’arrêter. »

Des projets, des plans B…

Cette année elle est en service civique avec l’AFEV, heureuse de pouvoir dissocier le milieu de l’animation de celui d’éducateur. Cette année il est pion dans un lycée professionnel. Mais tous deux ont leur idée derrière la tête et des pistes déjà bien entamées. Elle, il y a quelques temps, a fait une superbe découverte à un repas entre amis. Elle a toujours rêvé d’être éducatrice mais pensait ne pas pouvoir car cela l’obligerait à passer son bac en équivalence. Maintenant, elle sait qu’elle peut se faire embaucher par une équipe, avoir 3 ans de terrain et demander une validation d’acquis. Lui a déposé son dossier au Conservatoire National des Arts Dramatiques, la commission de dérogation est le 31 Janvier, en effet il faut le bac pour entrer au conservatoire. Il a son « plan B » : intégrer un conservatoire d’arrondissement, passer son bac par équivalence ou devenir éducateur aussi. Je finis par leur demander comment ils font pour se lever chaque matin, qu’est ce qui les anime ?

Ce qui nous fait nous lever le matin

Nicolas me dit qu’il aime bien se lever : « Je suis heureux ». Après un temps de réflexion il précise : « La première étape du réveil se fait par devoir, j’ai des engagements, un contrat. Après le café-clope je commence à penser aux choses motivantes : voir les collègues, voir les gosses, monter mes projets artistiques… Y a toujours un truc qui me met le sourire dans la journée. » Diaïnaba avec un superbe sourire dit qu’elle se lève par solidarité avec « les filles de l’AFEV » : « Y a pas que moi, j’ai des responsabilités envers les autres. Je veux pas lâcher, je veux prouver aux gens que je peux faire quelque chose qui me plait jusqu’au bout. »

Je ne suis plus une enfant

Vient le moment de faire un bref bilan avant l’heure. Votre plus forte déception ou échec ? Pour Diaïnaba, c’est d’avoir loupé le bac la deuxième fois. « Mon père était déçu, là j’ai fait la conne, je veux pas qu’il se dise que sa fille est une guignol. » Pour Nicolas, son licenciement sans motif de l’association dans laquelle il donnait des cours de théâtre. « Ils m’ont dit que mon travail était super, le spectacle de fin d’année une grande réussite mais qu’ils ont reçu un mail d’un parent durant l’année qui disait que je ne semblais pas responsable. Donc non renouvellement du contrat. » Votre plus belle réussite, votre fierté ? Lui c’est son spectacle pendant deux semaines à Paris. « Ça s’est bien passé, très fatiguant mais je suis fier d’être allé au bout, ça m’a donné confiance en moi en tant qu’acteur. » Pour elle c’est de s’en être sorti toute seule. « En un an, l’appart, le taf et je sais ce que je veux faire. Je ne suis plus une enfant. »

L’Etat contre toi, pas avec toi

Les mots de la fin. Expression libre sur les maux de l’école et ce nombre de 150 000 jeunes sortis du système scolaire.
Lui : « Les jeunes ne croient pas en leur chance de réussite, à cause de plein de trucs : l’image des médias,… Je parle surtout de l’échec scolaire dans les quartiers. L’école représente l’Etat, c’est un ennemi. Il est contre toi pas avec toi, ils (les jeunes) préfèrent monter leur truc, être leur propre patron le plus rapidement possible. »
Elle : « T’y es pas bien à l’école, dès que tu peux tu en sors. Déjà pourquoi « vous »/
« tu », la relation prof/élève porte des discriminations de base. T’es prof, t’es pas prof pour rien ! Ils doivent s’occuper jusqu’au bout des élèves. Sérieux, la réponse des profs parfois : tu travailles pas c’est la même chose pour moi, je suis payé pareil ! »
Il ajoute : « Ils sont fous avec ces suppressions de postes ! » 
Elle continue : « Déjà moi entre ma première et ma deuxième terminale on est passé de 23 à 36 élèves ! »

Ne pas rester inactif

Nicolas : « C’est les projets qui t’animent. »

Diaïnaba : « La vie n’est pas calme donc faut se battre car tu sais que du jour au lendemain tout peut tomber. C’est mon expérience. J’ai peur de quelque chose mais je ne sais pas comment l’expliquer, je sais juste qu’il ne faut jamais rester inactif. »

Nicolas : « Tu dois pas t’endormir, ou c’est la vie qui t’assomme. »

A suivre donc.

Leïla, 21 ans, volontaire de l’Association pour la fondation étudiante pour la ville

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