Laissez parler les quartiers !
« Ils sont entrés à quinze, encagoulés. Nous avons porté plainte pour séquestration et privation de liberté », témoigne une jeune salariée d’une association en Seine-Saint-Denis en septembre dernier. Un jeune dont le service civique prenait fin utilisait les clefs du local pour le transformer en QG nocturne de trafic de drogue. Lorsque la responsable de l’association l’apprend, elle fait changer la serrure. Quelques jours plus tard, deux de ses collègues se font agresser. Les jeunes veulent maintenir leur emprise sur le lieu. « Nous ne pouvons pas rester. Ils veulent s’approprier tous les espaces. Tous les gens bien partent d’ici » explique la responsable. Et d’ajouter : « Quelques passants ont vu la scène, un voisin de sa fenêtre a levé les bras au ciel. C’est sûr qu’aux prochaines élections, ces gens-là voteront FN. »
Dénonçer les violences subies dans les quartiers populaires
« Jeunes délinquants », « zones de non-droit » et « trafic de drogue », on retrouve la « banlieue » telle que stigmatisée par le pouvoir. Nicolas Sarkozy avait fait de l’insécurité le thème central de sa campagne présidentielle en 2007, ce qui lui avait donné prise sur l’électorat des quartiers populaires. Son bilan est un échec : sa politique de guerre sociale et de mépris aura exacerbé les rapports de force entre Paris et sa banlieue-nord tout en y divisant les modes de contestation. A l’aube des élections présidentielles, l’ampleur de ces antagonismes manufacture dans l’opinion publique la montée du Front National qui en jouit à son avantage. D’où la nécessité pour la gauche de sortir de la vitrine électorale pour dénoncer les violences et oppressions subies au quotidien dans les quartiers populaires. Dans une indifférence dont les premiers responsables sont nos gouvernements, de droite ou de gauche. Et énoncer, dans un langage simple et accessible à tous et à toutes, une vision politique qui rompt avec la situation actuelle et réinvente les possibles.
Piégés entre la violence de la rue et le discours des institutions
Il n’est pourtant pas simple de se mobiliser comme victimes. Non pas tant des violences institutionnelles qui provoquent colère et volonté intransigeante au changement. Mais victimes des conséquences des injustices produites par le système contre lesquelles les femmes de cette association luttent pourtant au quotidien. Dès lors, la colère succède à la déception. Et plutôt que d’être en pouvoir de trouver une alternative politique radicale, les salariées se trouvent piégées entre les institutions et de la rue. Alors que celle-ci les agresse, on les accuse de « collaboration » par le simple fait de frapper aux portes des institutions. Mais ni la justice ni les élus locaux ne répondent à leurs attentes. Elles rient jaune d’un élu local qui leur propose de trouver des terrains d’entente avec les « délinquants ». Au maire qui leur propose le dialogue, la représentante rétorque: « On ne veut pas de compromis avec les délinquants, on ne veut pas de leur protection ! » s’exclame plus tard la représentante, lors d’une réunion à la mairie. Le maire précise sa démarche égalitariste : un langage de fermeté pour les mettre face à leurs responsabilités. « Mais quelles responsabilités, dans un contexte où la violence ne connaît pas de limites et où la police et la justice laissent faire ?… Les accusés ont été relâchés une heure après l’agression. Quel message cela fait-il passer ? En fin de compte, tout conforte les délinquants dans le fait que ce n’est pas si grave que ça ».
Solidarité, un mot, pas d’action
Peut-être que le contre-pouvoir se trouve dans les réseaux de solidarité. « Mais quelle solidarité ? Les gens ont peur ! » conteste encore la responsable. « Quelques personnes sont venues nous apporter leur soutien moral, mais en public on n’ose rien dire. Tout le monde sait ce qui se passe. Mais personne ne dit rien. C’est la mafia ici ! » Et mon collègue s’empresse d’ajouter : « On voit que tu n’es pas d’ici ! C’est violent la Seine-Saint-Denis, tu ne sais pas ce que c’est que de vivre ici. » Comme si songer à une quelconque façon pour dépasser la violence et en faire le moteur d’une lutte sociopolitique n’était pas accessible à celles et ceux qui la subissaient.
Des quartiers populaires comme des objets d’études
J’ai écrit une première version de cet article qui présente la particularité de présenter les faits, sans analyse ni prise de position pour laquelle je ne me trouvais pas assez légitime. Et être blanche et issue d’un milieu dominant me posait problème. J’étais en effet confrontée au décalage entre ce qui se dit des quartiers populaires dans les cercles intellectuels parisiens, et la manière dont les immigrés (ou perçus comme tels) parlent de la banlieue. Surtout, je prenais conscience que les analyses que je jugeais radicales et contestatrices, sur les thèmes de la violence et de l’insécurité, ont plutôt tendance à faire des quartiers populaires des « objets d’étude ». Avec pour conséquence de les enfermer dans leur différence, et les habitant-e-s dans un statut d’infériorité. Face à ce constat, être de gauche suppose de se défaire de normes intellectuelles préétablies. Pour dans un premier temps écouter et transmettre ce qui se dit directement dans les quartiers. Et se laisser déconcerter par le malaise que certains propos peuvent provoquer.
“Le risque est que votre propos soit pris dans le sens contraire de ce qu’il veut dire”
Suite à cet article, un jeune étudiant de Science Po Paris (avec qui nous travaillons pour une même association) me reproche de « montrer la violence des jeunes plutôt que de déconstruire le mythe de cette violence et d’en trouver des explications sociopolitiques ». Or la violence n’est pas un mythe et il importe de dépasser ses « explications sociopolitiques » qui tendent aussi à la justifier. Ici à l’œuvre le discours d’une classe dominante qui au nom des quartiers populaires les aliène de leurs problématiques et les exclut du pouvoir. « C’est plutôt regrettable, ajoute-t-il, mais c’est là aussi une réalité : lorsque l’on communique sur des thèmes sensibles, chaque terme doit être soupesé. Employer les mots “mafia”, “culture du chez soi”, ou “délinquants”, (même si c’est en citant les propos d’autres personnes) renvoie à un ensemble de champs lexicaux qu’on entend beaucoup plus facilement dans le discours d’un cadre de l’UMP que dans celui des personnalités intellectuelles et politiques qui gravitent autour de “notre association”. » Il conclut : « En soi, votre article ne me gêne pas. Ce que vous dites est une réalité. Et je ne la nie pas. Il me semble juste qu’un tel témoignage ne peut se faire sans une analyse plus poussée. Le risque, sinon, est que votre propos soit pris dans le sens contraire de ce qu’il veut dire. »
Ecouter avant de parler au nom de…
Tout se passerait donc comme si certains mots ressortissaient automatiquement du vocabulaire de droite. Interdisant à la gauche de se les approprier sous peine d’être accusée de rallier le camp adverse. Avec comme conséquence le refus de laisser les habitants des quartiers parler de l’insécurité en employant leurs propres mots. Et la nécessité plus ou moins avouée de « traduire » leur langage afin de contrôler leurs modes d’expression et de réprimer leurs modes de contestation. Cette gauche de gouvernement trahit un mépris pour les classes populaires qui, parce qu’ils s’exprimeraient « mal », se voient refuser l’accès au débat public. Comme si ce qu’elles disaient constituait une menace mettant en branle les codes du système et les places assignées à chacun. Cela vaut particulièrement pour les immigrés et habitant-e-s de banlieue qui représentent le point de rupture de la société française. Dès lors, renonçons à une gauche qui s’obstine à dominer ceux au nom desquels elle parle. Et commençons par écouter les quartiers.
Kassia Aleksic et Lady Touré, volontaires à l’AFEV








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Ce billet a 5 commentaires
février 23rd, 2012
C’est bizarre tous les commentaires ont disparu.
Cet article avait pourtant sucite la polemique en substituant les faits aux theories bienpensantes.
Je me rappel encore les denegations vehementes de certains, elle m avaient bien fait rire.
février 23rd, 2012
Ou sont passés les commentaires ?
février 23rd, 2012
@ titine bien vu c’est marrant de voir ca au moment ou l’article reaparait haut dans le classement.
Suis je bete, il parle d’un “sentiment dinsecurite”, on doit aussi avoir un “sentiment que les com’s ne sont plus la”
C’est bien dommage, je me rappel du temoignage du gay qui parlait de la facon dont ils sont persecutes physiquement dans ces quartiers. J’en frequente peu et ca m avait ouvert les yeux au dela du cliche du brillant bobo exentrique d’Oscar Wild aux villages people.
Voir sa souffrance effacee ca doit faire mal.
Ca doit etre le site qui bug, dans le doute je capture l’ecran, Tu sais ou signaler les bugs ?
février 24th, 2012
Bonjour, nous constatons comme vous la disparition du fil de discussion (qui était très constructif et intéressant). Nous nous chargeons de régler ce problème technique.
février 27th, 2012
C’est ballot par rapport à l’article du mois.
Les critères c’est bien les notes/votes et le nombre de com ?
Il avait toutes les stats pour gagner d’autant plus que cet article est excellent combinant collecte des faits et analyse.
Je serai à la place des auteurs, je l’aurais mauvaise car sur tous les critères affichés il était gagnant.
Un petit mot d’excuse pour les auteurs ? Ne pas avoir de visibilité en article du mois les pénalise lourdement pour la course annuelle dont les enjeux sont importants si ils se destinent à être journalistes.
Comme ca bug je capture au cas ou.
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