Stupeur. Fureur. Lassitude. C’est à peu près dans cette ordre que surviennent nos émotions, à la vue des pseudo-chiffres, à force d’entendre les mêmes discours, à mesure que nous sommes, entre les lieux communs qui s’opposent, écrasés pour avoir tenté de faire jour et d’exprimer une réalité plus nuancée. L’immigration ne fait pas dans le détail. C’est LE débat des sourds, des convaincus d’avance et des idéologues. Il m’arrive même de penser, parfois, que ces « banlieusards » que j’ai côtoyé et que je ne pourrais jamais défendre, sont plus attentifs à ce que peuvent dire leurs ennemis que le sont tous les politiques qui se sont succédés à la tribune pour couvrir de leur voix la rumeur de la vérité.

En conseil de classe : “Vous dites ça parce qu’il est arabe”

Durant un an, j’ai été délégué au conseil de discipline d’un collège assez difficile. J’ai vu passer une dizaine d’« accusés », et tous, jusqu’au dernier, étaient d’origine étrangère. Le plus dur, je crois, dans le fait d’avoir à juger, c’est de savoir qui l’on condamne vraiment, pour qui, et pourquoi. De ce point de vue, un autre cas est intéressant à mentionner. Ce jour là, c’était des faits de violences répétées sur des enfants et même des adultes que nous devions « juger ». Quand la mère de l’élève est rentrée, j’ai vite compris que j’allais m’en souvenir.

Elle ne parlait presque pas français, c’était son fils qui jouait le rôle du traducteur. Le proviseur a rapidement expliqué pourquoi nous étions là, a rappelé les faits, et l’échange a commencé. L’élève s’est défendu, mal, et s’est retranché derrière des lieux communs, avant que la mère intervienne. D’un coup, violemment, sans que l’on comprenne, elle s’est mise à crier, elle pleurait presque, et j’ai compris ces quelques mots: « Laissez mon fils, laissez mon fils, vous dites ça parce qu’il est arabe, … ». Elle a répété cela, longuement, avec un fort accent, les seuls mots qu’elle connaissait peut être. La tension était terrible, le proviseur tentait vainement de calmer le jeu, et face à cette souffrance, cette peur d’une femme perdue dans un milieu qu’elle pensait hostile, je me suis senti glacé. Dérouté, aussi.

Je me suis demandé si ce n’était pas cette mère dont l’appel maternel déchirant m’avait bouleversé, qu’on me demandait de condamner. Pourtant, quelques minutes plus tard, après qu’elle soit sortie, j’ai pris la parole pour demander l’exclusion, avec plus de force que je ne l’ai jamais fait. J’ai pensé à toutes les victimes, à celles qui n’avaient pas osé parlé et qui avaient dû pleurer seules dans leur lit. J’ai pensé à ces parents remplis de désespoir et de colère, obligés de calmer les peurs de leurs fils et filles que l’école est censée protéger. Dans la vie, il n’y a jamais qu’un point de vue. Il en existe des multitudes. Entre le qui, le pour qui et le pourquoi, difficile de choisir sans états d’âme, mais quand il faut le faire, n’oublions jamais que ceux qui souffrent le plus ne sont pas ceux qu’on entend le plus.

Dans les yeux de son mari, la peur

Le bus est sûrement le lieu où l’on apprend le plus sur la société et les hommes. C’est là que j’y ai vu quelque chose qui m’a plus profondément marqué que quoi que ce soit d’autre. Imaginez vous la scène. Dans un coin, il y avait un immigré. En face de lui, assis sur une banquette, il y avait un couple de « Français d’origine française », qui attendaient sans mot dire leur arrêt. La jeune femme du couple, distraitement, a levé les yeux sur l’étranger. Son regard s’est maintenu deux secondes. Deux secondes de trop. Cet homme, subitement, sans raison apparente, s’est mis à hurler : « pourquoi tu me regardes, elle te plaît pas ma figure, sale pute ? C’est ça, tourne ta tête, va te faire enculer, p’tite salope ! ».

La fin de ses imprécations s’est perdue dans ses marmonnements, des mélanges de « va voir ta mère » et de « suce-moi ». Un mari est sensé protéger. Et ce que j’ai lu dans les yeux de celui de la jeune femme m’a terrifié. J’y ai lu une peur, une peur affreuse, glaçante, la terreur à l’état pur. Sa femme aurait pu se faire poignarder, il n’aurait pas pu esquisser le moindre mouvement, et je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi immobile. Cet homme était misérable, écrasé par le poids de ses sentiments, et j’ai prié pour n’avoir jamais à être à sa place, parce que voir ce que j’ai vu dans les yeux de quelqu’un vous marque à jamais. La Peur et la Haine entre deux peuples, en concentré. Entretenue par le mutisme des uns et la rage des autres. Ceux qui nous disent que nous pouvons vivre ensemble dès maintenant, qu’il suffit de lois et d’efforts minimes pour nous accepter les uns les autres ont tort. Car combien d’années et de morts faut-il pour vaincre la peur et la haine ?

Mon message peut paraître pessimiste. Il l’est sans doute. Mais il n’est pas sans espoir, car je suis convaincu que les impasses n’existent pas. Malgré tout, quand vous faites face au quotidien à de telles situations, il est difficile de voir la vie en rose. Je vais vous donner un dernier exemple. Vous savez sans doute que la SNCF propose un service pour les personnes âgées, qui consiste en les récupérer, à la descente du train, et à les accompagner en fauteuil roulant jusqu’à leur taxi. Mon arrière-grand-mère, âgée de plus de 90 ans, accompagnée de mon grand père, a voulu faire un trajet Paris-Lyon aidée de ce service. Mais une fois arrivée à Lyon, elle n’a trouvé personne.

Pris à partie par une passante

Mon grand-père a été obligé de l’aider lui même à sortir du wagon, à leur risques et périls. Il a fallu 20 minutes d’attente pour voir enfin la personne en charge de ce service aux personnes âgées arriver. Mon grand-père, poli mais furieux, lui a reproché ce retard plus que néfaste du point de vue de la santé de mon arrière-grand-mère. Or, l’homme en question était maghrébin. Une passante de la même origine, n’ayant pourtant entendu que des bribes de conversation, s’approcha de mon grand père, le toisa, et lui dit: « vous êtes raciste, vous dites cela parce qu’il est arabe ». Alors, sans doute mue par la légendaire « volonté de s’intégrer » de « tous » les immigrés, elle lui cracha délicatement au visage. Toute la poésie de l’insulte, il faut le dire, réside dans le crachat.

Mais non content d’avoir déjà fait souffrir mon arrière grand mère, la passante une fois partie, l’employé se rendit compte de la justesse de ce qu’elle avait dit. Avec un « elle a raison » pour seule justification, il laissa tomber par terre le fauteuil encore plié, et tourna les talons pour disparaître dans la foule, laissant ses deux clients, désemparés, au beau milieu du quai. Mon grand-père a réussi à s’en sortir seul. Il a écrit un courrier à la SNCF. Le coupable a été sanctionné, et la cracheuse, elle, continue sans doute de dépenser sa salive. Tirez-en la morale que vous voudrez, tout en gardant à l’esprit que peu de gens auraient eu le courage d’écrire, et que si mon grand père n’avait pas pris ses responsabilités, ce serait peut être au tour de votre famille de subir les affres du « racisme inversé ».

Voter FN n’est pas une solution. Mais il faut comprendre les raisons de certains qui le font, et tenter de les convaincre en conséquence. Les scènes que je vous ai dépeintes prennent place chaque jour dans nos banlieues et même parfois nos centres-villes. Pendant que certains s’appliquent aux grands discours sur la tolérance, d’autres doivent vivre avec la peur, et d’autres encore doivent juger. Les cris, les larmes et le sang, dans les regards qui se croisent, tiennent lieu de langue et de lois. Le clivage est bien réel entre deux populations en quête d’une légitimité qui n’existe pas. Car quelle légitimité y a-t-il à exister ?

Rémy Martinache, 15 ans, lycéen, rédacteur de “L’Oeil du Dragon”, Lycée Edouard Herriot, Lyon

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