L’horreur publicitaire: est-ce que « l’enfer c’est les autres »?

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Avez-vous vu cette publicité pour le nouveau casque « Bose Quiet Comfort »? Une fille danse « tranquille » (Quiet) dans les rues de Londres vides, désertes. Alors, tout le monde crie au génie pour cette publicité « magnifique », « superbe », etc. C’est vrai que d’un point de vue esthétique, de mise en scène, c’est plaisant. Mais sur le fond – sur le fond du message je veux dire – ne s’agit-il pas plutôt de la pire publicité de tous les temps ? Disons au moins qu’elle a le mérite de poser un problème : est-ce que « l’enfer c’est les autres », comme dirait l’autre (Sartre)?

Tout pour la musique, rien pour les autres

Une fille  danse seule dans les rues de Londres vides. Le slogan anglais dit: get closer, « rapprochez-vous ». De qui? De personne! Rapprochez-vous de vous-mêmes, ou de votre musique. C’est très étonnant ou très gênant – disturbing comme dirait l’autre (Dark Vador). Le slogan français est moins ambiguë ou encore pire – comme on voudra: « plus rien ne s’interpose entre vous et votre musique ». Plus rien, c’est bien, mais ce que montre la pub, c’est surtout que « personne » ne s’interpose entre votre musique et vous, entre vous et vous-mêmes. Le message, c’est: effacez les autres, niez leur existence, retrouvez-vous seul avec vous-mêmes. C’est très bizarre, paradoxal. D’autant que ce qu’on nous présente comme un « rêve » était il y a quelques années encore vécu comme un cauchemar, le paradis était un enfer.

La même scène ouvre le « magnifique » Vanilla Sky (2002) de Cameron Crowe avec Tom Cruise, remake du film Ouvre les yeux de l’espagnol Alejandro Amenabar sorti en 1997: le personnage principal se retrouve dans les rues désertes de New-York, cette fois. Et cette fois, le but est plutôt de faire peur, en particulier, de donner une atmosphère onirique à la scène, dans le sens où l’on ne sait pas trop s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité. Plutôt un sentiment de malaise, donc. Ce qui est donc vécu comme le paradis pour notre danseuse, c’est l’enfer pour Tom Cruise. Pendant que l’une se sent plus vivante sans les autres, l’autre se sent rêver. Et pendant que la danseuse cherche à nier la réalité des autres pour se sentir exister, Tom Cruse perd le sens de la réalité en l’absence des autres. Alors, Londres ou New-York déserts, rêve ou cauchemar? Paradis ou enfer? Utopie ou dystopie?

« Connecting people »?

D’abord, reconnaissons à cette publicité le mérite d’être honnête: contrairement à toutes celles qui prétendent que les nouvelles technologies, Smartphones, etc. nous rapprochent des autres – avec le fameux slogan connecting people, « pour relier les gens » – celle-ci admet (ou avoue) qu’elles peuvent nous éloigner des autres; que les réseaux sociaux ne sont pas toujours « sociaux », et les outils de communication, pas toujours très communicatifs -ils peuvent rompre la communication: pendant que je consulte mon Facebook pour voir combien j’ai de « Like », et donc, combien j’ai d' »amis », je ne parle pas à ceux qui sont autour de moi, au bar ou au restaurant. Les moyens de communications peuvent nous couper du monde, et des autres. On a l’habitude de dire que le téléphone portable a tendance à effacer la frontière entre la sphère publique et privée: quand on entrait dans une cabine téléphonique, on ne permettait pas que des inconnus entrent avec nous. La cabine délimitait physiquement notre intimité. Avec le téléphone portable, on connaît tout de la vie des gens, et après une heure de train je connais toutes les histoires d’amour et les heures des rendez-vous médicaux de ma voisine d’à-côté. On pourrait penser que les nouveaux moyens de communication nous rendent exhibitionnistes, un peu trop « ouverts » aux autres. Mais en fait, non! C’est ce que souligne Alain Finkielkraut (qui a ses bons moments) quand il se demande pourquoi les gens qui parlent fort au téléphone portable me dérangent:

« Car, en l’occurrence, ce n’est pas mon confort qui est en cause, c’est ma réalité même. […] Je suis simultanément agressé et aboli par leur inanité sonore. Ils agissent comme si je n’étais pas là, avec un naturel tellement confondant que j’ai envie de crier pour faire acte de présence. »

(L’imparfait du présent).

musée

 Celui qui parle (fort ou pas) au téléphone en ma présence nie ma réalité même. Les moyens de « communication » peuvent nous couper du monde. Mais dans cette fameuse pub pour le casque Bose, on milite carrément pour la négation de l’existence des autres : il faut se couper du monde et des autres. Et toutes ces relations entre réalité, existence, soi-même et les autres posent un problème philosophique fondamental: les autres jouent-ils un rôle dans la conscience que j’ai de moi-même – ou pas? Ma propre réalité ne dépend-elle pas des autres? Est-ce dans la solitude que l’on prend conscience de soi?

Cogito solitaire ou altruiste?

Descartes

Descartes

La réponse n’a rien d’évident. En résumé, Descartes pense que OUI, on peut se passer des autres, et Sartre pense que NON. Donc Descartes aurait bien aimé se retrouver avec un casque sur les oreilles. Vous connaissez le fameux « Je pense, donc je suis »: ça veut dire d’abord que la conscience de soi, la connaissance de ma propre existence, le sentiment d’être là, réel, présent ne dépend de rien d’autre que de moi-même. Comme cette fille, je peux bien me sentir vivant sans que rien ni personne ne vienne s’interposer entre moi- et moi-même. C’est exactement ce que fait Descartes dans son fameux cogito :

« Je me résolus de feindre que toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit, n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. »

Discours de la méthode.

De son côté, si Sartre peut dire dans Huis Clos que « l’enfer c’est les autres », il montre aussi dans sa philosophie qu’il est difficile voire impossible de prendre

Sartre

Sartre

conscience de soi en se coupant du monde extérieur. Si le monde et les autres n’existaient pas, il serait impossible de se sentir vivant, de sentir vivre et exister. Certes, « je pense, donc je suis »: parce que je suis un être pensant, je peux d’abord penser à moi-même et prendre ainsi conscience de ma propre existence. Mais il faut d’abord avoir quelque chose à penser: si nous n’avions aucune sensation – comme écouter de la musique – nous n’aurions aucune pensée. Et sans le regard des autres, nous serions bien incapable de nous sentir exister. C’est bien ce que révèle la mode du selfie, cet autoportrait photographique destiné à être diffusé sur les réseaux sociaux. Comme quoi, les différents « outils de communication » ne disent pas la même chose de nous.

Ainsi, l’homme qui s’atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu’il ne peut rien être (au sens où l’on dit qu’on est spirituel, ou qu’on est méchant, ou qu’on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre.

L’existentialisme est un humanisme.

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