Turbuler (Le Dico des mots de la semaine qui n’existent pas)

Après une remontée fulgurante dans les sondages, François Fillon a largement remporté le premier tour de la primaire de la droite. Faire « turbuler » le système, Jean-Pierre Chevènement en rêvait, Fillon l’a fait. Mais au fait, ça veut dire quoi « turbuler »?

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Turbuler : v.tr.

Au sens large: « Troubler le jeu politique ». Synonyme de « perturber », « déjouer ».

Au sens strict: monter en gamme, ou plutôt en sondage, pour apparaître comme le (ou la) troisième candidat (e) qui vient déjouer tous les pronostics et coiffer sur le poteau (avec son bandana) les deux autres candidat(e)s d’une élection qu’on croyait déjà jouée (notamment à cause des sondages – qui se trompent tout le temps), mais en fait non, et du coup ce qui s’annonçait comme un duel se transforme en un match à trois. Synonyme: « François Fillon ».

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Eh oui! François Fillon aura bien fait « turbuler » la primaire de la droite en arrivant largement en tête au premier tour. Eh non! « Turbuler » ne signifie pas « s’enrouler un turban autour de la tête ».  Et pourtant, c’est un mot qu’on a beaucoup entendu lors de la dernière semaine de campagne pour la primaire de la droite, à propos de l’irresistible ascension de François Fillon. Dans les différentes émissions de débats politiques entre experts (C dans l’air, 24 heures en question), on s’est ainsi plu à rappeler que François Fillon pouvait venir « turbuler » la primaire. Mais d’où ce mot peut-il bien sortir?

chevenementPas du dictionnaire, en tout cas. On n’y trouve que les mots « turbulette » (ou gigoteuse) qui rappelle assez le bandana que certains candidats à l’élection présidentielle portent, parfois. Et sinon, le mot « turbulence » et l’adjectif correspondant: « turbulent », ce qui désigne alors une personne portée  » à s’agiter physiquement, souvent dans un état d’excitation bruyante ». Manifestement, ce n’est pas en ce sen-là que François Fillon a pu « turbuler » la primaire. En fait, ce verbe semble avoir été inventé par Jean-Pierre Chevènement lors de la présidentielle de 2002, qui disait vouloir « turbuler le système » : dans un duel au deuxième tour annoncé entre Lionel Jospin et Jacques Chirac, Jean-Pierre Chevènement espérait alors être le « troisième homme » qui viendrait perturber l’élection, et même, se qualifier au second tour, « déjouant » ainsi tous els pronostics et les sondages. Le résultat, on le connaît: les pronostics ont tellement été déjoués que c’est Le Pen qui s’est retrouvé au second tour

Depuis Jean-Pierre Chevènement, le verbe « turbuler » a été réutilisé lors des différentes élections et primaires pour désigner un candidat plus ou moins inattendu qui pouvait plus ou moins créer la surprise, en particulier parce qu’il se présentait plus ou moins en dehors des partis (mais souvent moins que plus): Ségolène Royale en 2007, Arnaud Montebourg en 2012, et bien sur, le Front National qui a bel et bien « turbulé » le système le 21 avril 2002. Et pour l’élection présidentielle de 2017, à peu près tous els candidats prétendent « turbuler » le système: Macron, Mélenchon, etc.

Le verbe « turbuler » et son Complément d’Objet qui est toujours le même – le « système » – est sans doute revenu à la mode depuis que Donald Trump a été élu à la Maison Blanche, « déjouant » ainsi tous les sondages. Mais finalement qu’est-ce que ça vaut dire « turbuler le système »? Et de quel « système » parle-t-on?

La plupart pense au supposé « système » politico-médiatique: « turbuler » le système signifie alors déjouer les pronostics, faire mentir les sondages, en montrant que les électeurs ne se laissent pas dicter leur vote. Si c’est bien cela, on ne voit pas bien en quoi le système est « turbulé »; le système démocratique » je veux dire: c’est quand même la base du système démocratique que celui qui obtient la majorité prenne le pouvoir. Donc, si on arrive à se faire élire, on a tout simplement bénéficié du système. Sinon, « turbuler » le système – et par-là même, le dénoncer – ce serait donc dénoncer le système démocratique lui-même, le jeu des partis, des élites, etc. Et là, on a envie de dire: si c’est le système démocratique qui vous dérange (et pourquoi pas, il peut y avoir des arguments), quel autre système proposez-vous? Dictature? Monarchie? Tyrannie? C’est vrai que ce serait mieux! On peut s’étonner de ce que les gens se plaignent des élites dans un « système » où existent de nombreux corps intermédiaires (partis, syndicats, assemblée, etc.), et s’imaginent qu’ils seront plus libres et représentés quand ils seront soumis à un seul chef, autant dire, un tyran.

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Mais peut-être « turbuler » le système veut-il tout simplement dire « déjouer les pronostics » autrement dit, créer la surprise et apporter un peu de suspens dans une élection qu’on croyait déjà jouée. Et c’est plutôt cela le vrai sens: « un peu de suspens quoi! » Sinon, c’est trop prévisible, ennuyeux ou « terne » comme on a pu dire. Mais alors, si on demande aux candidats des élections de mettre un peu de « suspens », c’est que la mode du verbe « turbuler » n’est rien d’autre que le symptôme de la politique spectacle soulignée il y a déjà bien longtemps:

« Ainsi se recompose l’interminable série des affrontements dérisoires mobilisant un intérêt sous-ludique, du sport de compétition aux élections. »

Guy Debord, La société du spectacle.  

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