Révise le bac philo avec le festival de Cannes (2/5)

Dernière ligne droite avant l’épreuve de philo. Alors, chaque semaine, une petite révision de chapitre à partir d’outils un peu originaux tirés de la pop culture. Cette semaine : le festival de CANNES pour traiter le sujet : « le beau est-il relatif ? »  

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Notions : la culture, l’art.

Sujet : « le beau est-il relatif ? »

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C’est toujours pareil avec le festival de Cannes : pendant 10 jours, on n’entend parler que de George Clooney et des stars qui montent le tapis rouge – qu’on appelle de plus en plus « red carpet » pour faire bien. Et à la fin, on remet des prix à des films réalistes, difficiles, sociaux, engagés et philippins, dont on a à peine entendu parler. Cette année, belle moisson de films sociaux : Ken Loach, le client, Baccalauréat, Ma’rosa. Mais il y a une autre spécificité à Cannes : des films écornés, voire étrillés par les « critiques » ont finalement obtenu un prix, comme le Xavier Dolan. A l’inverse, les films plébiscités par la presse sont repartis bredouilles, à commencer par le film de l’allemande, là, on ne sait plus le titre – pendant 10 jours, ont a juste dit : « le film de la réalisatrice allemande… » A la fin, ils sont nombreux à exprimer leur déception – si ce n’est plus – face au palmarès. Alors, qui a raison, qui a tort ? Le jury du festival est-il plus compétent que les critiques professionnels ? Et les critiques professionnels sont-ils plus compétents que le spectateur lambda ? Dans l’art en général, et le cinéma en particulier, est-ce que c’est « chacun ses goûts » ? Ou bien certains ont-ils meilleur goût que d’autres ?

« Chacun ses goûts »

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David Hume

Un « bon » film est un film qu’on a bien aimé, un mauvais, celui qu’on a détesté pour toutes les raisons qu’on voudra – on s’est ennuyé, on a été choqué, etc. Le beau comme le bon, dans l’art, c’est donc ce qui plaît, ce qui est agréable à entendre ou à regarder. Dans ce sens, la beauté – la qualité ou réussite esthétique – d’une œuvre semble une affaire de sentiment. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si on parle de « goût » : des 5 sens, c’est sans doute le plus « subjectif ». Tous les enfants ont entendu leurs parents leur dire : ne dis pas « ce n’est pas bon », mais « je n’aime pas ». Le goût, aussi bien dans la cuisine que dans l’art ne dit rien des qualités de la chose ou de l’objet (épinards, film, peinture, etc.), il exprime seulement le sentiment éprouvé par le sujet (la personne). J’aime les épinards, tu ne les aimes pas : personne n’a tort ou raison ; nous ne sommes pas faits pareils. Ainsi, dans un essai sur La norme du goût, le philosophe des Lumières écossaises David Hume (1711-1776) peut écrire :

« La beauté n’est pas une qualité qui est dans les choses elles-mêmes ; elle existe seulement dans l’esprit qui les contemple…et chacun doit se ranger à son propre sentiment, sans prétendre régler celui d’autrui. »

Alors, quand certains écrivent : « un autre palmarès était possible », on a envie de dire : « oui, bien sûr, si ça avait été un autre jury ». Mais qui peut prétendre savoir mieux que les autres ce qui est bon ou non en matière d’œuvre d’art ? Si le goût est une affaire de sentiment « subjectif », il n’y a rien à savoir, et celui qui prétend donner des leçons de « bon goût » est aussi énervant que le tonton au repas de famille qui se penche sur ton assiette en piquant le gras du jambon pour s’écrier : « tu laisses ça ? C’est le meilleur ! » Meilleur pour toi : moi je n’aime pas !

Mais alors, pourquoi, justement, parler de « bon goût » et de « mauvais goût » ? N’est-ce pas que le goût des uns est meilleur que celui des autres ? Pas forcément : le fameux essai de Hume s’intitule justement en anglais Standard of taste, la « norme du goût » ; « norme » au sens statistique. C’est ce qui plaît au plus grand nombre, c’est, disons, le goût (ou le sentiment) le plus répandu dans une société ou une culture, et comme on s’en doute, ce genre de norme peut changer selon les pays et selon les époques. Une fois encore, difficile, voire impossible de dire si le goût des uns est meilleur que celui des autres.

Les experts : Cannes

ADN

En même temps, si le goût en matière d’art en général et de cinéma en particulier est aussi subjectif que cela, il n’y a même pas lieu de faire une compétition entre des films pour donner des prix – une position d’ailleurs défendue par pas mal de comédiens-réalisateurs : dans l’art, il n’y a pas lieu de comparer les œuvres et de donner des prix, car rien ne permet de dire si une œuvre est « meilleure » qu’une autre. « Meilleure » par rapport à quoi ?

C’est justement ce que se demande Hume qui s’avère, dans son petit essai, moins « subjectiviste » ou moins « relativiste » qu’on pourrait croire. Il rappelle ainsi un épisode du Don Quichotte de Cervantès : Sancho raconte que deux de ses aïeux avaient la réputation de s’y connaître en vin, alors, on leur demande de goûter un grand cru pour donner leur avis. Le premier dit que le vin est bon, mais avec un arrière-goût de cuir, le second y trouve un arrière-goût de fer. On se moque d’eux et de leur avis de soi-disant « expert », alors qu’ils ont donné des conclusions contradictoires. Mais à la fin, en vidant le fût, on trouve une petite clé en fer attachée à une lanière de cuir.

Donc, ce qui vaut pour le goût culinaire (que Hume appelle « corporel »), vaut encore plus pour le goût esthétique (qu’il appelle « mental ») : on découvre que même en ce qui concerne le vin, les goûts ne sont pas si subjectifs que cela. On peut même éduquer son goût. Dans l’art, et au cinéma, c’est sans doute la même chose : des connaissances, une culture et de l’expérience peuvent sans doute donner un « juste sentiment du beau ». Le goût des uns a plus de valeur que celui des autres. Hume croit bien qu’il peut exister des « experts » qui possède la qualité qu’il appelle « délicatesse » : la capacité à saisir et sentir toutes les nuances de saveurs qui composent un vin, et pour le cinéma, tous les éléments qui font la qualité d’un film. A partir de là, tout le problème est de trouver la « clé », les règles de l’art qui font un film réussi ou une œuvre belle.

Le beau est ce qui « plaît universellement sans concept » 

Mais là, pas de solution : comme le dira Kant (1724-1804) dans la Critique de la faculté de juger, le beau est ce qui « plaît universellement sans concept » : c’est ce qui « plaît » parce que la beauté

Kant (1724-1804)

Kant (1724-1804)

n’est rien d’autre qu’un sentiment subjectif. Aucune œuvre n’est belle – ou réussie, ou bonne – par elle-même. C’est seulement par rapport à ce qu’éprouve le spectateur. En même temps, le beau est universel : un film de Ken Loach, ce n’est pas un plat d’épinard, et quand on dit « c’est beau », on se dit que les autres devraient penser ou ressentir la même chose. Mais il n’y a pas de « concept » du beau : on ne peut pas le définir, on ne peut pas connaître les « recettes » pour faire un bon film, et personne ne peut « démontrer » ou « prouver » aux autres qu’ils devraient aimer le film. Si je n’aime pas, je n’aime pas. Alors, tout ce qu’on peut conseiller aux réalisateurs, c’est de faire des films pour faire des films, et pas pour avoir un prix à Cannes. Ça, c’est la cerise sur le gâteau.

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