Révise le bac de philo avec les selfies de Nabilla !

Dernière ligne droite avant l’épreuve de philo. Alors, chaque semaine, une petite révision de chapitre à partir d’outils un peu originaux tirés de la pop culture. Cette semaine : le SELFIE pour traiter le sujet : « suis-je ce que j’ai conscience d’être ? »  

philomouv

Notion : le sujet.

Sujet : « suis-je ce que j’ai conscience d’être ? »

 

seul au mondeUn « ami » avait un jour posté un selfie sur les réseaux sociaux. Enfin, pas vraiment un « selfie », mais plutôt ce qu’on pourrait appeler un « feetfie » : une photo de ses pieds étendus sur une plage déserte, face à la mer. Avec ce commentaire : « seul au monde ! » J’avais envie de lui dire deux choses : d’abord, tu n’es pas vraiment seul au monde, puisque tu envoies cette photo pour que les autres la voient – et du coup, pour qu’ils soient un peu avec toi. Ensuite, si tu te sentais si bien « seul au monde » sur ton île déserte, tu n’aurais pas besoin de poster cette photo pour te rappeler aux bons souvenirs de tes connaissances – manière de dire « au secours ! Je suis seul au monde ! »

Qu’est-ce qu’un selfie ? C’est une photo de soi, un autoportrait photographique pris avec un Smartphone. Du coup, le selfie révèle le caractère fondamental de l’ego, du moi – ou du « soi », self en anglais : « je pense, donc je suis ». D’un autre côté, le selfie n’est pas fait pour soi : il a pour destination d’être posté sur les réseaux sociaux. Ce qui montre que les autres jouent aussi un rôle essentiel dans l’image que j’ai de moi-même. En bref, si je suis bien ce que j’ai conscience d’être, cette conscience elle-même passe par le regard des autres – elle est « médiatisée » par le regard d’autrui, comme on dit.

 « Le moi est haïssable »

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Quand on voit les lieux touristiques envahis de « perches à selfies », on peut être un peu dérangé : dans le souci de se voir soi-même, on oublie de regarder ce qu’il y a autour – et finalement, on aurait pu être n’importe où. Alors, on se dit que l’invasion du selfie peut être liée aux dérives de la société moderne où tout le monde se prend en photo pour se mettre en valeur. Pourtant, ça n’a rien de nouveau et Blaise Pascal (1623-1662), à son époque, montre déjà que « le moi est haïssable » :

« La nature de l’amour-propre et de ce moi humain est de n’aimer que soi et de ne considérer que soi…il veut être l’objet de l’amour et de l’estime des hommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. » (Pensées, n° 100, édition Brunschvicg).

A partir de là, Pascal dénonce « l’illusion volontaire » dans laquelle tombent duck1la plupart des hommes à cause de ce fameux « amour-propre » qui caractérise le moi : je ne suis pas ce que j’ai conscience d’être, car l’amour que je me porte me pousse à me faire des illusions sur moi-même en me cachant mes défauts, en demandant aux autres de me mentir à leur tour. Le moi, c’est d’abord l’ego au sens tout à fait courant de l’égocentrisme, quand on ne s’intéresse qu’à son « petit » ego ou qu’on possède un « ego » démesuré ou surdimensionné. D’ailleurs, quand on fait un « selfie » c’est rarement pour se dévaloriser : devant sa glace, les doigts en ciseaux, avec la « duck face ». C’est pour se donner à soi-même une bonne image de soi, la diffuser aux autres pour qu’ils nous confortent dans cette idée – même si le résultat est rarement aussi convaincant. A la limite, on pourrait dire que je suis trop « proche » de moi-même – à tous les sens du terme – pour pouvoir me juger avec justesse et avec justice.

En même temps, c’est bien le même Pascal qui admet que la pensée – et donc, la « pensée fait la grandeur de l’homme » (n° 346). Car qui dit « pensée », dit faculté à se penser soi-même, à disposer d’une conscience de soi.

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. » (N° 397).

 « Je pense donc je suis »    

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Si un arbre ne peut pas se connaître misérable, c’est parce qu’un arbre ne peut tout simplement pas se connaître : il ne sait pas qu’il existe et n’a aucune image – bonne ou mauvaise – de ce qu’il est ou de ce qu’il voudrait être. Qu’est-ce qui fait d’un arbre ce qu’il est ? Un ensemble de tronc, de branches et de feuilles qui forment une « plante unique », ou comme le dit encore le philosophe anglais John Locke (1632-1704) dans son Essai philosophique concernant l’entendement humain :

« Ce qui possède une organisation de ses parties en un corps d’un seul tenant, partageant une seule vie commune » (Livre II, chapitre 27, « identité et différence », §4).

Que cette définition soit claire ou pas, ce n’est pas l’arbre lui-même qui la donne : c’est le biologiste, le naturaliste ou le philosophe ou le prof de SVT. L’arbre lui-même n’a aucune idée de ce qu’il est : il ne sait pas qu’il est un arbre – et ne sait même pas qu’il existe. Les arbres ne se prennent pas en photo au printemps pour se montrer leur feuillage fleuri – c’est l’homme qui prend les arbres en photo quand il croit y voir de la « beauté ». Pour faire un « selfie », il faut d’abord disposer de ce que Locke appelle en anglais un « self (soi) », autrement dit, la conscience : savoir qu’on existe, et trimbaler avec ça une certaine image de soi-même :

« Car la conscience accompagne toujours la pensée, elle est ce qui fait que chacun est ce qu’il appelle soi et qu’il se distingue de toutes les autres choses pensantes. » (§9).

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John Locke dans un « selfie » de l’époque

Dans le fond, je suis ce que j’ai conscience d’être, pour la bonne raison qu’il faut être doué de conscience pouvoir dire et penser « je », et que la conscience est ce qui définit l’homme. « La conscience fait la même personne » dit encore John Locke : contrairement à l’arbre qui n’a aucune idée de ce qu’il est, j’ai une certaine image de moi, de ce que je suis ou de ce que je voudrais être. Et c’est sans doute à cette image que je cherche à ressembler quand je prends mon « selfie ». Et bien sûr, en postant ma photo sur les réseaux sociaux comme on envoie une bouteille à la mer, j’espère que les autres me verront : si je suis « seul au monde », dans le fond, je n’ai pas vraiment de preuve que j’existe. J’ai besoin qu’on me le dise, en me « likant ». Pour me sentir exister, la conscience que j’ai de moi-même ne me suffit pas : j’ai manifestement besoin d’un regard ou d’un « avis » extérieur.

« Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même ».     

Sartre

Sartre

J’ai conscience d’être : contrairement à l’arbre, je n’ai pas besoin que quelqu’un me voie ou me regarde pour exister. La conscience que j’ai de moi-même suffit pour savoir que j’existe. Et pourtant, j’ai besoin de poster mon selfie sur les réseaux sociaux – qui n’est donc plus seulement un « selfie », un « truc » qui se rapporte à moi-même, mais qui met en jeu le regard des autres. Le fait qu’ils me voient vivre, être, exister m’importe, sans quoi, j’ai le sentiment de ne pas vraiment exister.

« Ainsi, l’homme qui s’atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les  découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu’il ne peut rien être (au sens où l’on dit qu’on est spirituel, ou qu’on est méchant, ou qu’on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. »

 nabilaC’est ce que dit Jean-Paul Sartre (1905-1980) dans L’existentialisme est un humanisme, manière de montrer qu’on n’échappe pas aux réseaux sociaux. Le besoin que je peux avoir d’être reconnu par les autres n’est ni bien ni mal : c’est comme ça. La conscience que j’ai de moi-même passe forcément par le regard des autres : d’ailleurs, on n’est pas « jaloux » ou « méchant » tout seul. C’est forcément pour les autres, par rapport aux autres et au regard des autres. Sans eux, je ne serais rien. Et c’est bien ce que crie la fille qui poste son « selfie duck face » sur les réseaux sociaux, à la manière de la méchante reine de Blanche-Neige qui demande à son miroir qui est la plus belle. Bref, Nabilla ne dit rien d’autre que Jean-Paul Sartre !

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1 Comment

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One Response to Révise le bac de philo avec les selfies de Nabilla !

  1. levana

    Votre blog est épatant de clarté.
    A la veille de l’épreuve tant redoutée de philo, je regrette ne pas avoir fait la connaissance de votre travail plus tôt.
    Merci de ne pas parler en charabia trop philosophique pour mon niveau de Terminale S qui a toujours vu la philo comme un domaine flou dans lequel il valait mieux ne pas s’engager

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