Dans une démocratie, ce sont les indécis qui décident!

EMI_634445Vendredi 19 février 2016, je regardais l’émission « C dans l’air » sur France 5, consacrée au fameux « Brexit » (qui mériterait de figurer dans le Dico des mots qui n’existent pas et qu’on utilise quand même). Et dans la perspective du référendum qui sera finalement organisé le 23 juin prochain, l’un des invités nous apprenait que 40 % de britanniques étaient contre le maintien du Royaume-Uni dans l’Union Européenne, tandis que 30 % étaient pour. Du coup, tout l’enjeu pour David Cameron (et ses adversaires), c’est de convaincre les 30 % restant: « Les indécis seront décisifs ». Drôle de phrase, « oxymorique« . Ce sont ceux qui ne sont pas décidés qui feront la décision, les indifférents qui feront la différence.

Et là, je me rappelle que c’est la même chose à chaque élection, vote ou référendum. « Le vote des indécis pourrait être déterminant » titrait le Figaro le 18 avril 2012, à 3 jours du premier tour de l’élection présidentielle. Tandis que le Parisien annonçait: « 26% des électeurs pourraient encore changer d’avis. Plus d’un électeur sur quatre pourrait encore changer d’avis au moment de glisser son bulletin dans l’urne. » Un quart des électeurs ne savent pas ce qu’ils vont voter en entrant dans l’isoloir, se décident au dernier moment (à pile ou face?) C’est donc la règle – mathématique, logique, statistique, ou ce que vous voulez: dans un vote démocratique, une majorité de gens (70%-75 %) a une opinion, une « conviction ». Mais finalement, c’est la minorité sans conviction, sans opinion, voire, sans conscience politique qui fait la différence. Dans une démocratie, ce sont les indécis qui décident. « C’est le jeu ma pauv’ Lucette! » Mais c’est quand même bizarre…

Dessin de Mix & Remix paru dans L'Hebdo, Suisse.

Dessin de Mix & Remix paru dans L’Hebdo, Suisse.

Bien sûr, on dit qu' »il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis »: celui qui refuse de remettre en cause, ou du moins, en question ses opinions se condamne à rester dans l’erreur s’il s’y trouve. La sagesse consiste, comme disait Descartes, à admettre que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée »: je ne suis pas le plus malin, le plus éclairé, et si je ne suis pas d’accord avec les autres, c’est peut-être moi qui ai tort. A quoi bon discuter si on refuse d’emblée de changer d’avis ou de remettre son opinion en question? D’ailleurs, toute « campagne » politique serait inutile s’il était impossible d’influencer le choix des électeurs d’une manière ou d’une autre, et de leur faire changer d’avis. Mais quand même: l’idée que des « grandes » orientations ou décisions dépendront du choix arbitraire, hasardeux ou pour ne pas dire, capricieux de la minorité des votants, c’est une règle un peu dérangeante. L’idée qu’on se retrouve face à son bulletin de vote comme au rayon yaourts de son supermarché: « vanille ou chocolat? » « Nature ou fruits? » « Pouf!Pouf! ça se-ra toi qui y se-ra! » On se dit quand même que les opinions politiques devraient avoir un peu plus de constance et de fondements que les goûts en matière de desserts. Et dans ce domaine, on ne peut pas dire que le fait de « changer d’avis comme de chemise » soit très intelligent. ça rappelle assez ce que disait Epictète pour qui, sans doute, il n’y a que les imbéciles qui changent d’avis :

Portrait imaginaire d’Epictète – Gravure accompagnant la traduction latine du Manuel (Edward Ivie, 1751).

Portrait imaginaire d’Epictète – Gravure accompagnant la traduction latine du Manuel (Edward Ivie, 1751).

« Sinon tu feras comme les enfants qui changent constamment, jouent tantôt au lutteur, tantôt au gladiateur, puis sonnent de la trompette, puis jouent la tragédie. Et toi aussi, tour à tour athlète, gladiateur, orateur, philosophe, tu ne mets ton âme en rien. Comme un signe tu imites tout ce que tu vois et chaque chose successivement de plaît. »‘ Manuel, XXIX.

Platon disait – paraît-il – que la démocratie, c’est la dictature de l’ignorance. Dans un joli passage du Protagoras, il rappelle que pour toute question domestique, on préfère faire appel à un professionnel, mais qu’en matière de politique, alors même que les enjeux sont plus grave, on admet pouvoir s’en remettre à l’opinion de la majorité qui n’y connaît rien.

« Dans nos assemblées publiques, s’il s’agit de délibérer sur une construction, on fait venir les architectes pour prendre leur avis sur les bâtiments à faire ; s’il s’agit de construire des vaisseaux, on fait venir les constructeurs de navires et de même pour tout ce qu’on tient susceptible d’être appris et enseigné […]  Si au contraire il faut délibérer sur le gouvernement de la cité, chacun se lève pour leur donner des avis, charpentier, forgeron, cordonnier, marchand, armateur, riche ou pauvre, noble ou roturier indifféremment, et personne ne leur reproche, comme aux précédents, de venir donner des conseils, alors qu’ils n’ont étudié nulle part et n’ont été à l’école d’aucun maître, preuve évidente qu’on ne croit pas que la politique puisse être enseignée. »

C’est bien dit, mais c’est optimiste: au moins, pour Platon, les gens ont une opinion – qu’ils ont envie de défendre. Mais ces fameux 25% qui font la différence ont-ils seulement une opinion? Pas vraiment, puisqu’ils ignorent ce qu’ils vont choisir en entrant dans l’isoloir. dans une démocratie, ce sont les gens sans opinion qui font la différence. Et c’est la dictature de l’indécision. Enfin, j’ai l’impression…

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