Into the wild : avoir tout pour être heureux, est-ce possible ?

eddie vedder

Society. Une chanson écrite en 2007 par Eddie Vedder pour la bande originale du film de Sean Penn, Into the Wild : le road-movie où un type quitte père et mère pour aller vivre en forêt, loin du monde, faire des feux de camps et manger du caribou. Un film, une chanson qui posent les questions : comment être heureux ? Et surtout, le bonheur est-il accessible à l’homme? Eddie Vedder, genre de cynique rock’n’roll, révèle une sagesse très « antique ».   

Comment être heureux? Pourquoi les hommes sont-ils malheureux? We have a greed : « nous avons une avidité », une envie, un désir, autant dire, une insatisfaction perpétuelle qui fait que nous voulons toujours plus ou autre chose que ce que nous avons.

Tu ne seras pas libre avant d’avoir tout 

Until you have it all you won’t be free

Inutile de dire à quelqu’un qui va bien: « t’as tout pour être heureux. » Il le sait, il le sent. Paradoxalement, c’est toujours à quelqu’un qui ne va pas bien qu’on dit: « tu as tout pour être heureux ». Comme quoi, ça ne suffit pas. Nous croyons que le bonheur consiste à avoir « tout » pour être heureux. Mais « tout », quoi ? Un travail, une famille, de l’argent, et toutes les filles du monde, et 5000 albums dans son Smartphone qu’on n’aura même pas le temps d’écouter. En fait, il semble difficile d’avoir tout pour être heureux.  Dans le Gorgias, déjà, Platon souligne le caractère insatiable de nos désirs – vouloir toujours plus que ce qu’on a : chercher à satisfaire ses désirs et vouloir « tout » pour être heureux, c’est comme essayer de remplir un tonneau percé. Reste à savoir s’il est dans la nature de l’homme de n’être jamais satisfait – auquel cas, il n’y a rien à faire – ou s’il est possible de choisir « une vie réglée, contente et satisfaite « , comme Platon le préconise.

Tu penses que tu dois vouloir

You think you have to want

plus que ce dont tu as besoin…

more than you need

Quand tu veux plus que ce que tu as

When you want more than you have

tu penses en avoir besoin

you think you need

Nous confondons volontiers désir et besoin: dans le deux cas nous éprouvons un manque, nous souffrons de « l’absence de… ». Sauf que le besoin, c’est nécessaire (pour vivre), manger, boire, dormir. En revanche, pourquoi désirons-nous ? Être beau, gagner de l’argent; être à la mode avec le dernier Smartphone. Manifestement, on n’en a pas vraiment « besoin » et pourtant, on le croit (you think you need). En plus, comme on désire forcément ce qu’on n’a pas, on peut se demander d’où nous vient l’idée qu’un truc qu’on n’a jamais eu devrait nous rendre heureux: pourquoi, d’un coup est-ce qu’on se dit que ça devrait nous manque? D’où viennent nos désirs?

Sénèque par Juste de Gand.

Sénèque par Juste de Gand.

Dans la chanson d’Eddie Vedder – et dans le film – la réponse est simple: c’est la « société » qui crée cette insatisfaction. D’abord, parce qu’on désire toujours ce que les autres possèdent. Dans son petit traité De la vie bienheureuse, le stoïcien Sénèque (4-65) note ainsi que :

« nous vivons, par suite des multiples exemples qui se présentent à nous, non point selon la raison mais selon l’image d’autrui. »

 D’ailleurs, c’est bien notre envie qui rend les autres heureux de ce qu’ils possèdent : la vie en société nous donne comme image d’une vie réussie l’argent, la gloire, le statut social, toutes choses qui dans le fond, repose sur le regard que les autres portent sur nous. Ce n’est pas leur voiture ou leur belle maison qui rendent les autres heureux, c’est le fait que leur situation nous paraissent enviable, désirable. C’est le désir qu’ils suscitent qui fait leur bonheur. »Toi, société, folle espèce » comme dirait l’autre (Society, you’re a crazy breed).

Mais bien sûr, « la société », c’est aussi la société de consommation qui prétend nous connaître mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, et nous révéler à nous mêmes nos propres désirs. Et sous prétexte de nous rendre heureux, elle nous crée toujours de nouveaux manques, pour nous plonger dans une insatisfaction perpétuelle: qui achète l’iPhone 6 se condamne à devenir ringard et insatisfait quand sortira l’iPhone 7.

Du coup, Sénèque rappelle qu’en matière de bonheur, il faut savoir que:

« la voie la mieux frayée et la plus fréquentée est aussi la plus trompeuse. »

iphone-6-release-date

Plutôt que de se fier aux désirs qui nous sont imposés par la société, il faut se demander quels sont « nos désirs naturels », et ce dont nous avons vraiment besoin. D’où cette « injonction » de « vivre selon la nature » que l’on retrouve aussi bien dans Into the wild, bien sûr, chez les stoïciens et les cyniques, comme Diogène qui dénoncent les « faux biens » ou les désirs « artificiels » : ici, on recherche amour, gloire et beauté, être connu et reconnu pour être heureux et se sentir exister. Mis dans le fond, nous n’avons pas « besoin » de tout ça. Être entraîné dans le cercle vicieux de nos désirs insatiables, ce n’est pas une fatalité: nous nous créons notre insatisfaction de manière artificielle, nous l’avons choisie (we have agreed). La leçon du stoïcisme et des autres philosophies du même genre (cyniques ou même épicurienne), c’est que nous pouvons trouver le bonheur, la tranquillité de l’âme (en grec, ataraxie – on dirait aujourd’hui « zénitude ») en maîtrisant nos désirs pour apprendre à nous contenter de peu.  Pour vivre heureux, vivons caché.

Société…

Society

J’espère que tu ne te sens pas seule sans moi

I hope you’re not lonely without me 

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

Filed under Philosophie pop

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.