« On ne naît pas nain, on le devient » (Simone de Braavos)

 Philosophie de Game of thrones, épisode 3

Tyrion-Lannister

Il y a une scène très énervante dans Game of thrones pendant le mariage de Joffrey (S04E02): le spectacle des nains qui jouent « la guerre des cinq rois ». Bien sûr, c’est le méchant roi, enfant pourri gâté qui a fait exprès d’organiser ce spectacle de nains ridicules et vulgaires pour humilier son oncle, Tyrion Lannister. A ce moment, le téléspectateur ne peut pas s’empêcher de s’identifier à Tyrion qui doit penser, en son for intérieur: « je vaux mieux que cette bande de nains qui se laissent ridiculiser en acceptant de jouer les nains. » Après 4 saisons, on a appris à apprécier Tyrion qui, il faut bien le dire, est plus ou moins devenu le héros de la série, et c’est tout juste si le téléspectateur voit encore en lui, un nain. Et pourtant, on se rappelle peut-être qu’en découvrant le premier épisode de la série, on devait avoir ce même regard sur Tyrion: celui d’un personnage un peu étrange, un peu monstrueux parce qu’il s’agissait d’un nain. Depuis, on a appris à le connaître, et notre regard a changé. Avant ça, nous étions comme Joffrey et tous les convives du mariage: nous pensions qu’un nain n’était qu’un nain, condamné à jouer toujours les nains, en acceptant des rôles plus ou moins humiliants. Avant Tyrion, quels étaient les nains les plus connus de la télévision française? « Passe-partout » et « passe-temps », les nains de Fort Boyard, tout à fait comparables à ces 5 nains qui jouent « la guerre des 5 rois » en se ridiculisant. Ces gens qui applaudissent devant ce spectacle affligeant, c’est nous, avant de voir Game of thrones. Car en fait, cette série censée aller « par de là Bien et Mal » a aussi ses côtés moralisants, et pour tout dire, on a rarement fait un éloge de la différence aussi efficace.

nains

L’intelligence du récit consiste à faire de Tyrion un personnage d’emblée ambigu : normalement, quand on est un nain, on n’est que ça, et on doit quasiment « s’excuser » de porter cette « difformité ». Le nain doit donc être gentil. Ce qui n’est pas le cas de Tyrion. Non seulement il a ce « handicap », mais en plus, il a tous les vices: il aime le sexe et l’alcool. C’est déjà une manière de ne pas réduire le personnage à sa petite taille. Et plus tard, on lui découvre au contraire certaines vertus: le courage (au cours de la bataille de la Nera, S02E09), l’amour et la fidélité avec sa fameuse maîtresse, Shae. D’ailleurs, le téléspectateur apprend aussi à regarder Tyrion avec ses yeux à elle, qui l’aime tout simplement, sans même voir qu’il est un nain. Bien sûr, tout au long de la série, Tyrion est confronté au regard des autres qui le traitent volontiers de « gnome » ou de « demi-homme », mais peu à peu, le téléspectateur lui-même prend ses distances avec ce regard réducteur. Il n’y a bien qu’une série qui peut faire cet effet, parce que c’est un « travail » de longue haleine qui demande à bien connaître tyrion, à le « fréquenter ».

Tout ça rappelle beaucoup ce qu’écrivait Simone de Beauvoir sur les femmes dans Le deuxième sexe II :

« On ne naît pas femme: on le devient. »

beauvoir

Dans cette célèbre formule, la compagnonne de Sartre applique en fait l’existentialisme à la question de la femme, à savoir que nous ne sommes déterminés par aucun trait de notre nature. Que l’on naisse femme, noir ou nain, il n’y a aucune raison que cela nous condamne à être enfermé dans un rôle ou dans un autre au sein de la société. « On ne naît pas femme: on le devient », ça veut dire qu’il n’y a aucune fatalité. Certes, les femmes naissent avec des organes génitaux féminins, et surtout, avec un corps qui les destinent à procréer (ce ne sont pas les hommes qui tombent enceintes). Mais pour Simone de Beauvoir, ça ne justifie en rien la place réservée à la femme au sein de la société: que ce soit à elle de rester à la maison, de devenir « femme » au foyer, faire la lessive, le ménage et le repas, pendant que l’homme part au boulot pour gagner de l’argent, si bien que la maison et la voiture sont à lui – et sa femme aussi. « être une femme » comme dirait l’autre, c’est être considéré d’une certaine manière, ce qui consiste à être réduit » à son identité de femme. Quand on est une femme – et quand on est un noir, un handicapé, un nain ou un homosexuel – on n’est plus que ça. Quand un homme est écrivain, chef d’entreprise ou Président de la République, il est écrivain, chef d’entreprise ou Président de la République? En revanche, pour une femme, on dira toujours que c’est une femme écrivain, ou une femme chef d’entreprise – en sous-entendant d’ailleurs toujours plus ou moins: « c’est bien, pour une femme ».

Pareil pour les nains: la leçon de Sartre et de Beauvoir, c’est qu’il n’y a aucune fatalité. Tout dépend du regard que l’on a sur soi-même, ce regard lui-même dépendant de celui des autres. Une femme peut considérer qu’elle est écrivain avant d’être femme. Un noir, qu’il est président des Etats-Unis avant tout, un homosexuel, qu’il est d’abord député. Pourquoi toujours préciser que c’est un homosexuel ? Je suis ce que j’ai conscience d’être, et il n’appartient qu’à moi de me sentir et de me regarder comme étant ceci plutôt que cela. Au bout de 4 saisons, Tyrion n’est pas un nain, c’est Tyrion, avec tout ce qui le définit, et plus que tout, c’est un héros.

Et pour prolonger ce regard sur la différence, petite conférence TedX de janvier 2012, c’est ici.

Be Sociable, Share!

1 Comment

Filed under Philosophie pop

One Response to « On ne naît pas nain, on le devient » (Simone de Braavos)

  1. Saloua adamini

    1 etre humain est 1 être humain on ne regarde ni la taille ni la couleur ni le sexe on défini les compétences .ni la différence sexuelle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.