Aznavour est-il existentialiste?

Qu’est-ce qu’une vie réussie? Difficile à dire. En revanche, il arrive qu’on pense avoir raté sa vie. C’est le sentiment que décrit particulièrement bien la fameuse chanson de Charles Aznavour sortie en 1960: Je m’voyais déjà. Tout le monde connaît sans doute l’histoire de ce chanteur raté et de ses rêves de gloire déçus: « les minables cachets », « les p’tits meublés et les maigres repas ». Alors, quand on a l’impression d’avoir raté sa vie, il faut bien se trouver des excuses pour se consoler. »

« On ne m’a jamais accordé ma chance/D’autres ont réussi avec peu de voix et beaucoup d’argent/Moi j’étais trop pur ou trop en avance /Mais un jour viendra je leur montrerai que j’ai du talent. »

C’est à peu près ce que disait Jean-Paul Sartre dans une fameuse conférence de 1945,  L’existentialisme est un humanisme :

« Les circonstances ont été contre moi, je valais beaucoup mieux que ce que j’ai été ; bien sûr, (…) je n’ai pas écrit de très bons livres, c’est parce que je n’ai pas eu de loisirs pour le faire. »

C’est fou ce que les paroles de Charles Aznavour ressemblent aux mots de Jean-Paul Sartre et du coup, on peut partir de cette chanson pour comprendre des phrases un peu obscures, du genre : « l’existence précède l’essence ». Qu’est-ce que ça veut dire ? En gros, ça veut dire que c’est une illusion de croire qu’on a « raté » sa vie, qu’on est passé « à côté », comme si une autre vie nous attendait là, quelque part.

Sartre

Sartre

On pourrait croire qu’on a tous une « vocation » : depuis qu’on est tout petits ou même dès la naissance, le chemin serait déjà tout tracé, et chacun aurait une sorte de « Destin ». Et c’est bien ce destin qu’on aurait manqué en ratant sa vie. C’est ce qu’on peut dire en parlant du métier qu’on fait ou qu’on voudrait faire : « j’étais fait pour ça » ou « je suis fait pour ça ». D’abord, je serais né avec un penchant naturel, une préférence, un désir, bref, l’envie de faire ça  – que ce soit curé, chanteur, footballeur ou pompier. Et puis, comme la Nature est rudement bien faite, j’aurais le don inné qui correspond à ma vocation : le talent pour chanter ou pour jouer au ballon. D’ailleurs, c’est bien ce que croit notre chanteur malgré ses échecs : « On m´a pas aidé, je n´ai pas eu d´veine/ Mais au fond de moi, je suis sûr d´avoir du talent ». Bref, rater sa vie, ça voudrait dire alors rater « sa vocation », parce que mon « Destin » se serait étrangement cassé le nez sur « l’ironie du sort », et si la Nature est bien faite, la vie est injuste ! La faute à pas de chance, aux circonstances ou aux autres.

aznavourEn même temps, « Si tout a raté pour moi, si je suis dans l´ombre », est-ce que ce ne serait pas parce que je n’ai aucun talent ? Est-ce qu’on pourrait dire que Charles Aznavour a du talent s’il n’avait jamais écrit ni chanté aucune chanson ? Pourrait-on même dire qu’il est un chanteur ? Sans doute que non. Le talent d’Aznavour, c’est l’ensemble des chansons qu’il a écrites. Ce que j’ai pu faire de ma vie ne vient donc pas de ma « vocation ». C’est l’inverse, en fait : c’est ce que j’ai fait qui a fait de moi ce que je suis – un artiste ou un footballeur. « L’existence précède l’essence ». En bref, « avoir » du talent, ça ne veut pas dire grand-chose tant qu’on n’a rien fait. C’est donc une illusion de croire qu’on a raté sa vie, au sens où on était « fait » pour autre chose. Il n’y a donc rien à regretter en imaginant que ma vie aurait pu être différente. Si j’ai le sentiment d’avoir « raté » ma vie, c’est seulement en la comparant avec celle que je n’ai jamais eue. Et puis, rien n’est jamais perdu : la petite histoire veut que ce soit justement grâce à cette chanson que Charles Aznavour est devenu connu, lui qui galérait un peu depuis le début de sa carrière !

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Filed under Philosophie pop

One Response to Aznavour est-il existentialiste?

  1. C’est amusant, il y a quelques jours, j’entendais des accords existentialistes chez Joe Dassin, aujourd’hui c’est chez Aznavour qu’on en retrouve quelques notes. Peut-être pourrait on faire une compil’ existentialiste.

    J’ai entendu récemment Aznavour parler du moment où cette chanson lui a été inspirée lorsque, dans un cabaret, il a vu un chanteur monter sur scène, et qu’il a perçu en lui le type qui veut être quelque chose qu’il mime à l’avance. Sa manière de parler de ce chanteur par avance râté faisait penser aux pages que Sartre consacre au serveur de café qui est tout entier dans son rôle.

    Le petit problème, avec Aznavour, c’est peut être qu’il demeure tout de même convaincu qu’on n’est que ce qu’on devait être, et qu’il devait devenir cet Aznavour qu’il est, au point que, assez régulièrement, il campe à la télévision, le samedi soir, le modèle du chanteur tel que chaque chanteur devrait être, mettant en scène la cour des wannabes autour du parvenu.

    Il semble que Sartre avait un mot pour désigner ce genre d’humain qui aimerait incarner le genre humain… Involontairement, du coup, il incarne de façons multiples quelques uns des concepts de l’existentialisme sartrien 🙂

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