Le « maillon faible » n’est-il pas toujours le plus fort?

 

Laurence Boccolini anime Money Drop, un jeu télé qui fait un carton sur TF1, sans doute parce qu’il est bien adapté à ces temps de crise : le téléspectateur peut y voir des candidats plus ou moins incultes se faire dépouiller de leur argent – le malheur des uns fait le bonheur des autres. Avant cela, et jusqu’en 2007, la même animatrice avait présenté un jeu qui semblait aussi faire appel aux sentiments et aux instincts les moins reluisants des candidats : Le Maillon faible. On se rappelle plus ou moins du principe : neuf candidats qui sont censés faire partie de la même équipe, doivent répondre à tour de rôle à une série de questions. Une bonne réponse augmente la « cagnotte » de l’équipe, une mauvaise réponse fait redescendre le compteur à zéro. Mais à l’issue de chaque manche, les candidats votent pour désigner le « maillon faible » qui sera exclu de l’équipe et éliminé du jeu. A la fin, il ne peut en rester qu’un, et c’est lui qui remporte la somme d’argent accumulée par tout le monde. C’est assez pervers, mais surtout, ça permet de mieux comprendre la pensée de Nietzsche.

hitler nietzsche

Elizabeth Förster-Nietzsche et Adolf Hitler – Novembre 1935 (Bildarchiv Preussischer Kulturnesitz)

Parce qu’on fait pas mal de contre-sens sur Nietzsche, notamment sur les notions de « fort » et de « faible ». Tout le monde connaît un peu les préjugés ou les clichés sur sa pensée, notamment parce qu’elle a été récupérée par le régime nazi après sa mort, par l’intermédiaire d’Elisabeth Nietzsche, la sœur du philosophe, qui a elle-même adhéré au parti nazi en 1930. Du coup, quand on entend parler des « forts » et des « faibles », on a un peu l’impression que Nietzsche défend une sorte de « loi du plus fort », et toutes ses idées sur le « surhomme » semblent avoir inspiré le discours sur la pureté de la race aryenne, etc. D’ailleurs, de nombreux passages des œuvres de Nietzsche semblent aller dans ce sens :

« Au fond de toutes ces races aristocratiques il est impossible de ne pas reconnaître le fauve, la superbe brute blonde rôdant en quête de proie et de victoire ».

Généalogie de la morale, I, §11.

 Pourtant, si on regarde le maillon faible, on se rend bien compte que ce ne sont pas les plus forts qui gagnent, mais les plus faibles ! Normalement, après chaque manche, l’équipe devrait effectivement éliminer « le maillon faible » si elle veut gagner : le plus mauvais, le plus ignorant, le plus inculte, bref, celui qui fait perdre de l’argent à tout le monde en multipliant les réponses incorrectes. Par une sorte de « sélection naturelle » à la Darwin, il ne resterait à la fin que les plus cultivés. Mais ce n’est pas du toutnietzsche ce qui se passe : au bout d’un moment, ce sont les plus forts qui sont désignés comme « maillons faibles » et éliminés. Pourquoi ? De l’aveu même des candidats qui les éliminent, c’est justement parce qu’ils ne veulent pas se retrouver face à plus fort qu’eux. Les plus faibles veulent être sûrs de gagner, et pour ça, ils se mettent d’accord pour éliminer les plus forts. Résultat : l’équipe n’est plus remplie que de bras cassés qui remportent une somme dérisoire.

Voilà un peu ce que sont les « forts » et les « faibles » pour Nietzsche : le fort n’est pas du tout le plus violent et celui qui veut éliminer les autres ou les écraser pour réussir, comme ont pu le faire les nazis en voulant exterminer tous ceux qu’ils jugeaient responsables de leurs maux. Ceux sont les faibles qui pensent et réagissent comme cela. Le plus fort ne veut pas dire le plus violent ou le plus autoritaire. C’est le plus fort au sens de celui qui est « fort » dans son domaine – au sport, en science, en art, etc. Il n’a pas besoin d’écraser les autres pour s’affirmer et exister. Ce sont les faibles qui croient que la puissance consiste à dominer les autres, parce qu’ils sont incapables de se dominer eux-mêmes, tout comme le joueur de tennis qui lance sa raquette à la figure de son adversaire parce qu’il n’arrive pas à marquer des points.

« Si étrange que cela semble, on a toujours à défendre les forts contre les faibles, les heureux contre les malchanceux; les bien-portants contre les dégénérés et les tarés. »

Nietzsche, La volonté de Puissance.

Be Sociable, Share!

2 Comments

Filed under Philosophie pop

2 Responses to Le « maillon faible » n’est-il pas toujours le plus fort?

  1. Floriane

    Tout ceci est pertinent. Je pense que grand nombre de français devrait lire ceci. Peut être qu’avec un peu de chance et de bonne volonté, les mouvements extrémistes et anarchique cesseront.

  2. Denis

    Pourquoi vouloir édulcorer Nietzsche quand tout son charme est dans sa rage ?? Ci-dessous, la réponse de Nietzsche lui-même qui contrecarre votre analyse :

    Il faut aller ici jusqu’au tréfonds des choses et s’interdire toute faiblesse sentimentale : vivre, c’est essentiellement dépouiller, blesser, violenter le faible et l’étranger, l’opprimer, lui imposer durement ses formes propres, l’assimiler ou tout au moins (c’est la solution la plus douce) l’exploiter ; mais pourquoi employer toujours ces mots auxquels depuis longtemps s’attache un sens calomnieux ? Le corps à l’intérieur duquel, comme il a été posé plus haut, les individus se traitent en égaux — c’est le cas dans toute aristocratie saine — est lui-même obligé, s’il est vivant et non moribond, de faire contre d’autres corps ce que les individus dont il est composé s’abstiennent de se faire entre eux. Il sera nécessairement volonté de puissance incarnée, il voudra croître et s’étendre, accaparer, conquérir la prépondérance, non pour je ne sais quelles raisons morales ou immorales, mais parce qu’il vit, et que la vie, précisément, est volonté de puissance. Mais sur aucun point la conscience collective des Européens ne répugne plus à se laisser convaincre. La mode est de s’adonner à toutes sortes de rêveries, quelques-unes parées de couleurs scientifiques, qui nous peignent l’état futur de la société, lorsqu’elle aura dépouillé tout caractère d’ « exploitation ». Cela résonne à mes oreilles comme si on promettait d’inventer une forme de vie qui s’abstiendrait de toute fonction organique. L’« exploitation » n’est pas le fait d’une société corrompue, imparfaite ou primitive ; elle est inhérente à la nature même de la vie, c’est la fonction organique primordiale, une conséquence de la volonté de puissance proprement dite, qui est la volonté même de la vie. à supposer que ce soit là une théorie neuve, c’est en réalité le fait primordial de toute l’histoire, ayons l’honnêteté de le reconnaître.

    Nietzsche, Par-delà bien et mal (§ 259)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.