L’électeur est-il vraiment seul dans l’isoloir?

(La liberté est-elle une illusion ? 2ème partie)

les électionsOù l’on reparle de la liberté à l’occasion des élections municipales. L’acte qui consiste à voter en mettant son bulletin dans l’urne semble faire typiquement appel à notre libre-arbitre.

D’abord, parce que voter consiste précisément à choisir, à trancher entre plusieurs candidats, voire, plusieurs partis. Et c’est bien ce qu’est censé faire un arbitre : dans un match de foot, quand deux équipes se disputent pour savoir s’il y a faute ou non – s’il y a « main », par exemple – on demande à l’arbitrage de trancher pour mettre tout le monde d’accord. Et pour que la décision de l’arbitre soit juste et incontestable, il doit appliquer les règles de manière impartiale, en n’ayant aucun intérêt personnel à favoriser l’une des deux équipes, soit parce qu’il aurait été payé, soit parce qu’il aurait une équipe favorite. C’est un peu pour ça que Descartes définit le libre-arbitre comme de « l’indifférence ».

« cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison ».

Méditations métaphysiques, IV.

DescartesDe la même manière, quand l’électeur se rend aux urnes, on fait tout pour qu’il vote en toute liberté, et que rien n’oriente son choix. D’abord, si la « campagne » permet à chaque candidat de défendre ses arguments pour convaincre les électeurs, elle doit s’arrêter le vendredi soir pour laisser à chacun le temps de réfléchir un peu à ce qu’il va faire, de penser par lui-même, sans avoir à subir l’influence des uns et des autres. Après la propagande vient le temps de la réflexion. D’ailleurs, il est tout aussi interdit de s’adresser aux électeurs à l’entrée du bureau de vote et plus encore, à l’intérieur. A la fin, chacun bénéficie du secret de l’isoloir pour mettre son bulletin dans l’enveloppe, ce qui permet de voter librement. D’abord, parce que le secret permet de se sentir plus libre de son choix, contrairement à ces situations où l’électeur est plus ou moins surveillé. Ensuite, l’isoloir permettrait de se retrouver un peu face à soi-même, sans subir aucune influence extérieure.

Émile_Durkheim

Emile Durkheim

L’acte de voter serait, par excellence, l’exercice de notre libre-arbitre, et de cette indifférence chère à Descartes. A tel point que certains ne savent même pas pour qui voter au moment d’entrer dans l’isoloir. Alors, c’est « pouf-pouf » : au hasard, et les sondeurs répètent assez qu’il est difficile de prévoir exactement le résultat, parce qu’un certain nombre d’électeurs ne se décident qu’au dernier moment. Ça rappelle assez le fameux « acte gratuit » raconté par André Gide dans Les caves du Vatican, où le personnage de Lafcadio décide d’agir sans aucune raison pour se prouver sa liberté, et finalement, de s’en remettre au hasard – « pouf-pouf ». Même s’il ne vote pas, mais commet un meurtre.

Et pourtant, est-ce qu’on est vraiment seul dans l’isoloir ? On fait bien des sondages ! Ce qui consiste à prendre un « panel » d’électeurs : mille personnes au plus, qui sont censées « représenter » à elles seules 40 millions d’électeurs. C’est parce qu’ils représentent les différentes catégories socioprofessionnelles – ou CSP – de l’ensemble de la population. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? D’abord, si on peut faire des sondages, c’est qu’on peut prévoir le résultat de l’élection bien plus qu’on ne croyait. C’est donc que le choix de l’électeur n’est pas si arbitraire que ça, et que si lui-même croit se décider à la dernière minute, d’autres peuvent prévoir comment il va se comporter – comme disait ma mère : « je te connais comme si je t’avais fait ! »

sondages« Mais puisqu’il est aujourd’hui incontestable que la plupart de nos idées et de nos tendances ne sont pas élaborées par nous, mais nous viennent du dehors, elles ne peuvent pénétrer en nous qu’en s’imposant. »

Émile Durkheim, Les règles de la méthode sociologiques.

Si tout dépend de notre CSP, c’est que nous ne sommes pas du tout libres, mais largement influencés, voire « déterminés » par notre situation sociale. C’est bien le principe de base de la sociologie en général et d’Emile Durkheim (1858-1917) en particulier : que le comportement de l’individu dépend entièrement de la société dans laquelle il vit. Du coup, on a beau être seul dans l’isoloir, on y trimbale toute notre éducation, notre culture, et les idées qui vont avec, si bien qu’on n’est pas si seul que ça et surtout, qu’on n’est pas du tout libre.

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