La circulation alternée est-elle utile?

TRANSPORT-ROUTES-IMMATRICULATION

Lundi 17 mars, circulation alternée à Paris à cause de la pollution : seules les voitures avec une plaque minéralogique impaire sont autorisées à circuler. Réactions ?

 « – ça sert à rien, parce que ce ne sont pas les voitures qui polluent le plus !

–          Ah ben non, c’est trop tard !

–          Pis moi, j’ai pas le choix, parce que je travaille !

–          Ça fait perdre du temps, on doit se lever tôt, etc. »

 Alors, la circulation alternée est-elle utile ? Pour le savoir, on pourrait justement se tourner vers les « utilitaristes », à commencer par John Stuart Mill, même s’il ne parle jamais de voitures, ni de plaques minéralogiques,

John Stuart Mill, 1870

John Stuart Mill, 1870

vu qu’il a vécu au XIXème siècle (1806-1873). L’utilitarisme, qu’est-ce que c’est ? C’est une morale qui, comme son nom l’indique, repose sur l’utilité : si c’est utile, c’est bien, sinon, il n’y a pas vraiment de raison de le faire. Du coup, on a un peu l’impression que ce n’est pas très « moral », justement, parce que ça justifie à peu près tout et n’importe quoi : par exemple, on peut très bien mentir si c’est utile, ce qui arrive assez souvent finalement. Ou encore, donc, on peut très bien prendre sa voiture parce qu’on en a besoin pour travailler, surtout si la circulation alternée ne sert pas à grand-chose. D’ailleurs, John Stuart Mill lui-même s’était bien rendu compte qu’on pouvait comprendre l’utilitarisme un peu comme ça.

 « On nous dit qu’un utilitariste sera enclin à faire de son cas personnel une exception aux règles générales et, à l’heure de la tentation, considèrera la violation de la règle comme plus utile que son observation. »

L’utilitarisme, chapitre II.

 Mais en fait, on n’a pas bien compris l’utilitarisme. Bien sûr que les gens préfèrent prendre la voiture, d’abord, parce qu’ils sont plus tranquilles, ensuite et surtout, parce que c’est moins long, alors que les transports en commun, « ça fait perdre du temps ». Mais « utile » ne veut pas dire « agréable », et John Stuart Mill « oppose l’utilité au plaisir ». Et par exemple, il peut être « utile » de se faire arracher une dent, même si ça ne fait pas plaisir. Bref, « l’utilitarisme » ne consiste pas du tout à satisfaire son (petit) confort personnel, comme le font la plupart de ceux qui se prétendent « obligés » de prendre leur voiture, parce qu’ils n’ont pas le choix, etc.

Paris-Pollution

Surtout, quand on dit que ce qui est bien doit être utile, encore faut-il savoir : utile à quoi ? Et là, John Stuart Mill précise bien que le but dans tout ça, c’est le « plus grand bonheur » : non seulement mon bonheur personnel, mais aussi, le bonheur du plus grand nombre. Il ne s’agit donc pas de privilégier son intérêt personnel au mépris de l’intérêt général.

 « Ainsi, entre son propre bonheur et celui des autres, l’utilitarisme exige de l’individu qu’il soit aussi rigoureusement impartial qu’un spectateur désintéressé et bienveillant. »

L’utilitarisme, chapitre II.

Un « spectateur désintéressé » regarde l’intérêt du plus grand nombre sans se demander quel est son intérêt, et comme s’il était, pour ainsi dire, extérieur à la situation. Alors, si on admet qu’il y a un pic de pollution, que l’air est irrespirable, est-ce qu’on ne voudrait pas faire quelque chose pour permettre à tout le monde de respirer un peu mieux ? Et encore : il ne s’agit pas de me sacrifier pour la communauté ! Ce que John Stuart Mill entend par « bonheur », c’est aussi et surtout « l’absence de douleur ». Or, si j’évite de polluer un peu plus l’atmosphère, c’est d’abord à moi que je rendrai service, en me rendant moins malade. C’est pas le jour où j’aurai un cancer qu’il faudra venir pleurer ! Tout ça pour dire que John Suart Mill aurait sûrement laissé sa voiture au garage !

On a beau se plaindre de la pollution, quand il s’agit de prendre des mesures, tout le monde a une bonne raison de ne pas les appliquer. C’est quand même fou les excuses qu’on arrive à se trouver pour défendre son intérêt particulier contre l’intérêt général. Et encore : c’est plutôt qu’on est incapable de bien comprendre son propre intérêt, puisque la pollution m’empêche de respirer, et finira sans doute par me tuer.

 

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