La liberté, réalité ou illusion?

iQuand on entend parler de « l’expérience de Milgram », on a un peu de mal à ne pas penser à I comme Icare qui sent bon le film politico-policier des années 1970. Yves Montand a des grosses lunettes et à la fin, il meurt, atteint par une balle tirée à travers la baie vitrée de son bureau – parce que c’est un procureur qui s’est approché trop près de la vérité, comme Icare, etc. Mais on se souvient surtout que le film consacre donc une bonne petite demi-heure à reconstituer la fameuse expérience réalisée par le psychologue américain Stanley Milgram au début des années 1960 : on demande à un cobaye de poser des questions à un autre cobaye, et en cas de mauvaise réponse, le premier doit envoyer une décharge électrique au second. Au fur et à mesure de l’expérience, les décharges sont de plus en plus fortes, jusqu’à être visiblement mortelles. Mais c’est pour de faux : il n’y a pas d’électricité, et celui qui est censé recevoir les décharges est un comédien. Le but de l’expérience est en fait de voir jusqu’à quel point on peut être prêt à se soumettre à une autorité qu’on juge « légitime », et à obéir à des ordres, même si on les trouve immoraux, mauvais ou inhumains. Le résultat, c’est que 62% des personnes soumises à cette expérience n’ont pas hésité à tuer leur partenaire – ou du moins, elles n’ont pas pu refusé.

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Cette expérience est devenue assez connue. D’abord, parce qu’une version moderne a été réalisée sous la forme d’un « faux » jeu télé, avec des résultats encore pires, puisque 80 % des candidats ont obéi – pas à la police, ni à un nazi, mais à une animatrice télé. Du coup, on s’est souvent servi de cette expérience pour illustrer la fameuse « banalité du mal » défendue par Hannah Arendt dans son livre Eichmann à Jérusalem : il n’y a pas besoin d’être un monstre pour commettre des actes monstrueux comme Eichmann qui a joué un rôle majeur dans l’organisation et l’exécution de la « solution finale » du problème juif, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Bref, tout le monde peut faire le mal.

« L’ennui avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, terriblement et effroyablement normaux. » Eichmann à Jérusalem, « épilogue ».

Descartes

René Descartes (détail), d’après Frans Hals, Musée du Louvre

Mais cette expérience nous apprend un peu plus, aussi, sur la liberté, ou plutôt, sur l’illusion que nous pouvons avoir de notre propre liberté. Si je vous demande : « et vous, est-ce que vous auriez obéi jusqu’au bout ? » Vous me répondrez sûrement – comme tout le monde : « Bien sûr que non ! Moi, j’aurais désobéi ! » Parce que tuer, c’est mal ! Pourtant, tous ceux qui ont obéi au cours de l’expérience de Milgram n’étaient pas des « sadiques » ou des tortionnaires en puissance, et ce qu’on leur demandait de faire était aussi contraire à leur conscience morale. Alors quoi ? Ils auraient dû désobéir, et à leur place, j’imagine que j’aurais trouvé le courage ou la volonté de refuser. En bref, nous croyons disposer d’un libre-arbitre, et d’un pouvoir d’obéir ou de désobéir grâce à notre volonté, quelles que soient les forces et les pressions qui s’exercent sur nous. C’est ce que croyait Descartes.

« À ce point que, lorsqu’une raison très évidente nous porte d’un côté, bien que moralement parlant, nous ne puissions guère aller à l’opposé, absolument parlant, néanmoins, nous le pourrions. »

Lettre au Père Mesland du 9 février 1645.

spinoza

Baruch Spinoza

Mais alors, pourquoi 62 % des gens obéissent, et même, 80% quand ils sont à la télé ? Peut-être que ce sentiment, et même, cette certitude d’avoir un libre-arbitre n’est qu’une illusion. Peut-être que nous n’avons aucune volonté, au fond. D’ailleurs, même celui qui désobéit le choisit-il vraiment ? Ou n’est-ce pas plutôt parce que c’est plus fort que lui ?

« Les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »

Spinoza, Ethique, III.

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