Saw : Le temps est-il dans l’esprit ou l’esprit dans le temps? (Le temps chez Saint-Augustin, épisode 2)

saw 3

Le « tueur au puzzle » dit « jigsaw » installe des pièges mortels qui consistent par exemple dans le fameux piège à loup inversé. Si on a vu le film, on comprend. Et si on ne l’a pas vu, il vaut mieux ne pas le voir : un genre de boucherie où la partie têtale des victimes subit pas mal de dégâts, à coups d’instruments de torture divers et variés, plus ou moins en ferraille (Saw, c’est la scie, et jig-saw, le puzzle). Donc, à première vue, on ne voit pas bien le rapport avec Saint-Augustin. Et pourtant, « l’évêque d’Hippone » a beau avoir vécu vers le IVème siècle av. J.-C., il évoque lui-même le plaisir qu’on peut avoir à regarder des films d’horreur, même si à l’époque, il n’y avait pas beaucoup de cinémas en ville – pour la bonne raison qu’il n’y avait pas beaucoup de villes.

Quel plaisir peut-on avoir à contempler un cadavre tout déchiré et qui fait horreur ? Et cependant en est-il un, gisant à terre, tous accourent pour blêmir là de consternation. Ils ont peur de le revoir dans leurs rêves, comme si, éveillés, quelqu’un les avait forcés à le regarder, ou comme si le moindre espoir de voir quelque chose de beau avait pu les attirer.

Confessions, Livre X, XXXV, 55.

Mais c’est surtout que Saw illustre bien le problème du temps tel qu’il est posé par Saint-Augustin dans ses Confessions.

« Il y a trois temps » : « Le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. » C’est trois modes sont dans notre esprit, et je ne les vois point ailleurs.

Confessions, Livre XI, XX, 26.

saw_2En bref, seul le présent existe : ce que je peux voir et toucher en ce moment. Le passé et le futur n’existent pas et donc, le temps est dans l’esprit : il est plus ou moins une « vue de l’esprit ». Et bien sûr, on n’est pas trop d’accord, surtout quand on a vu Saw : parce que s’il y a bien quelque chose qui compte dans Saw, c’est le temps, parce que le temps est compté pour tout le monde : d’abord les victimes, qui se retrouvent toujours dans des pièges minutés. On peut bien leur donner 24 heures ou 60 secondes, il n’empêche qu’elles ont toujours un temps limité pour se défaire du piège avant qu’il ne se referme. Et du coup, les horloges, minuteries et autres pendules sont très présentes dans le film – en dehors des scies à métaux et des pièges à loup. Mais pour le tueur aussi, le temps est compté : il a un cancer, il est mourant, et d’ailleurs, c’est la raison pour laquelle il en veut un peu à la terre entière. En tout cas, dans Saw, le temps n’est pas vraiment une vue de l’esprit : bien au contraire, tout le monde est « pris par le temps », prisonnier du temps – qui passe un peu trop vite en général. D’après le film, ce n’est pas le temps qui est dans l’esprit, mais l’esprit qui est dans le temps – et la tête, dans un piège à loup. Alors, qu’est-ce qu’il raconte Saint-Augustin ?

On pourrait croire en effet que le temps n’est pas dans l’esprit, mais plutôt autour de nous, dans la réalité. D’ailleurs, quand on voit les films et les histoires de machines à remonter le temps, on a bien l’impression qu’il faut aller « dans » le passé ou « dans » le futur, comme si le « passé » et le « futur » étaient bien là, quelque part. En gros, comme s’il suffisait de se déplacer dans l’espace pour se déplacer dans le temps.

Saint-Augustin nous dit que le passé n’existe que dans la mémoire, et pourtant, quand je visite un monument historique, est-ce que le passé n’est pas aussi dans la pierre ? Et surtout, quand je regarde une photo de moi quand j’étais petit, est-ce que je ne vois pas le passé ? Est-ce que mon passé n’est pas sur cette photo ? Ben non !

 D’abord, si j’étais amnésique et que je n’avais aucun souvenir de mon enfance ou de moi, petit, je ne me reconnaîtrais pas sur la photo. Je ne saurais pas que c’est moi. Du coup, je pourrais croire qu’il s’agit d’un autre enfant. Et du coup, je pourrai très bien me dire qu’il s’agit d’un enfant d’aujourd’hui, et que la photo a été prise ce matin. En fait, la photo est présente, et c’est moi qui la vois comme une trace du passé grâce à ma mémoire. Si je n’ai aucune mémoire, je ne pourrais jamais « aller dans » le passé.  Et c’est bien ce que montre Saw 2 – attention, spoiler : vers la fin du film, on apprend que tout le monde croyait voir une vidéo diffusée en directe, alors qu’en fait, c’était enregistré. C’était une vidéo du passé. Et là, on comprend bien que le présent, le passé et le futur ne sont que des vues de l’esprit. C’est notre manière de voir les choses : on peut voir une vidéo en se disant qu’elle a été enregistrée (qu’elle montre le passé), ou qu’elle est en direct (elle montre le présent). Ce qui change, ce n’est pas la vidéo, c’est ma manière de la regarder. Et c’est bien ce qui trompe tout le monde dans Saw 2, aussi bien les personnages que les spectateurs.

 

Be Sociable, Share!

Leave a Comment

Filed under Philosophie pop

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.