12 hommes en colère: suffit-il d’être certain pour être « dans le vrai » ? (4ème partie)

1 homme en colère et les autres sans convictions

GagnerNeuronesDe Michel Foucault à Jean-Pierre. Tout le monde a vu ces candidats catastrophiques de Qui veut gagner des millions? qui répondent sans être sûr de rien avec 75% de chances de se tromper. Et avouons que le téléspectateur lui-même devant son écran peut se retrouver dans le même état d’expectative. Cette expérience nous fait croire à une chose: quand on n’est pas sûr, on n’est pas sûr, mais quand on est sûr, on est sûr. Je sais, c’est idiot. En même temps, pas vraiment. ça veut dire qu’on croit pouvoir reconnaître une connaissance « vraiment » certaine et celle qui ne l’est pas. C’est ce que doit savoir celui qui déclare « c’est mon dernier mot, Jean-Pierre »: à cet instant, il sait s’il est sûr de lui ou s’il tente sa chance avec le risque de se tromper. En bref, je pourrais tout à fait savoir que je peux me tromper quand c’est le cas. Du coup, on est sans doute ouvert au dialogue, aux preuves du contraire et en un mot, à la recherche de la vérité.

Cet état d’esprit qui consiste à penser quelque chose tout en admettant qu’on peut se tromper, c’est ce qu’on pourrait appeler l’opinion. Dans ce sens, « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis ». On ne demande alors qu’à être un peu plus sûr de ce qu’on croit et on attend d’être convaincu. C’est d’ailleurs la position du juré n°2 déjà repéré (John Fiedler). Quand Henry Fonda démonte la preuve matérielle que constitue le couteau, le petit binoclard confie à son voisin: « je trouve ça intéressant qu’il ait trouvé un couteau tout à fait semblable ». Voilà, ça l’intéresse. Il ne demande qu’à être convaincu, notamment parce qu’il avoue dès le début: « je ne sais pas pourquoi, mais je crois qu’il est coupable, j’en ai l’intime conviction. » Autant dire, pas de conviction. Et finalement, il vote « coupable » un peu comme on choisit « la réponse D ». Mais quand on connaît vraiment la réponse, on la connaît vraiment, non?

On aurait tendance à penser que « quand même, quand on est vraiment certain, là, ça suffit pour être dans le vrai. » Autrement dit, on croit pouvoir distinguer différents degrés de certitudes, dont l’un serait assez faible pour qu’on soit prêt à changer d’avis et un autre, tellement solide qu’il ne permettrait aucune crainte d’erreur. C’est la fameuse certitude « scientifique », prouvée, indubitable, vérifiée et revérifiée, en un mot (qui n’existe pas), « ADèNique ». Mais la question est : au fond, peut-on distinguer la certitude scientifique du préjugé le plus grossier? Surtout, est-ce qu’on est d’autant plus sûr de soi qu’on a des preuves de ce qu’on avance? Pour le savoir, demandons-nous d’où vient la certitude de chaque juré dans 12 hommes en colère et ensuite, à quel moment il change d’avis. Ainsi, on pourra se rendre compte que les certitudes les plus fortes sont parfois les plus faibles.

Inutile de revenir avec précision sur l’ordre dans lequel Henry Fonda remet en cause chacune des « preuves » de l’accusation. Comprenons seulement que plus le film avance, plus la thèse de l’innocence ou du moins, du « doute raisonnable » devient évidente. Et pourtant, ils ont beaucoup de mal à changer d’avis les autres; il faut les travailler au corps et à l’esprit.

Le premier à voter « non-coupable » à la suite de l’architecte et du vieux fou, est le juré n°5 (Jack Klugman). Normal: d’abord, il n’est sûr de rien. quand on lui demande d’expliquer son vote de culpabilité au début, il demande à5 passer son tour. Et puis, il se rend compte que les certitudes des autres reposent essentiellement sur des préjugés parce que lui-même en a été victime. Au cours du fameux tour de table, nombreux sont ceux qui disent que « on connaît bien ces gens-là », c’est-à-dire les noirs, les pauvres, ceux qui vivent dans les quartiers. Or, il leur répond qu’il vient lui-même de là, qu’il fait partie de « ces gens-là ».

11Le second juré à voter « non-coupable » est un horloger à l’accent européen, hongrois, polonais ou allemand (George Voskovec). Etant donné ses origines, il prend aussi conscience des préjugés plus ou moins racistes ou xénophobes sur lesquels reposent les certitudes des autres. Cependant, il paraît moins sensible ou émotif que le précédent. Il ne se précipite pas non plus pour changer d’avis, mais c’est le plus attentif aux arguments et aux démonstrations de Henry Fonda. En fait, il semble très « cartésien » et applique la méthode du philosophe français : « en détruisant toutes celles de mes opinions que je jugeais être mal fondées, je faisais diverses observations et acquérais plusieurs expériences, qui m’ont servi depuis à en établir de plus certaines. » (Descartes, Discours de la méthode).

Suivants: les jurés n°2 (le petit à lunettes dont on a déjà parlé) et n°6 (Edward Binns). Personnage intéressant: il prétend d’abord que sa certitude vient du mobile du meurtre. Il affirme que pour lui, c’est ce qui compte. Or, 6Henry Fonda lui montre d’emblée que le mobile est bien faible (le fait que l’accusé se soit fait frappé par son père). Mais on apprend plus tard que ce juré est un ouvrier qui n’a pas l’habitude de faire des suppositions, parce qu’il laisse cela à son patron ou à son contre-maître. En bref, ce personnage n’a ni doute, ni certitude. On ne lui demande jamais de penser par lui-même, mais d’obéir. Il suffira donc qu’il s’autorise à réfléchir un peu pour en tirer la conclusion raisonnable qu’il y a un doute. A ce moment du drame, on en est à 6 contre 6. L’impasse?

7Heureusement, il y a le pire de tous, le juré n°7 (Jack Warden). Depuis le début, on a compris que sa seule priorité était de ne pas être en retard à son match de base-ball. C’est pour cette raison qu’il a voté « coupable » quand tout le monde était d’accord. C’est pour la même raison qu’il change son vote quand il sent que le vent tourne. Lui non plus n’a jamais eu aucune conviction.

12Désormais, ce sont ceux qui votent « non-coupable » qui sont « dans le vrai », parce qu’ils sont plus nombreux et que les preuves se sont révélées peu fiables. Au passage, on apprend que si l’accusé n’a pas pu être bien défendu, ce n’est pas parce qu’il était indéfendable, mais parce que son avocat était mauvais, commis d’office. C’est lui qui n’a pas fait le boulot. C’est ainsi que deux jurés avouent ne plus pouvoir nier l’évidence: le juré n°1, c’est-à-dire le président (Martin Balsam). On comprend que son1 souci à lui est de bien remplir sa charge de président, si bien qu’il n’a pu que peu s’intéresser au fond de l’affaire et des débats. Et puis, le juré n°12 (Robert Webber), un publicitaire sans foi ni loi qui s’amuse et crayonne en préparant sa prochaine campagne. Il ressemble à ce candidat qui demande l’avis du public. Incapable de juger, trancher, choisir par soi-même, on s’en remet aux autres pour donner du poids à une réponse et se donner une raison de choisir. Demander l’avis du public, c’est jouer volontairement les moutons de Panurge. Je suivrai l’avis du plus grand nombre, de la majorité, quand bien même il aurait tort, parce qu’au moins, je ne serai pas tout seul.

La conclusion est atterrante: sur les 12 jurés, il y en a au moins 9 qui n’étaient sûrs de rien dès le départ, n’avaient aucune idée ou aucune conviction. Pourtant, seul l’architecte a fait part de ses doutes. N’avait-il donc pas raison lorsqu’il demandait à discuter un peu, avant d’envoyer ce pauvre gamin de 18 ans à la chaise électrique ?

10Reste les 3 seuls jurés pleins de certitudes, logiquement les derniers à changer leur vote. Le premier est le juré n°10 (Ed Begley), insupportable, un raciste dont l’intime conviction repose sur ses seuls préjugés xénophobes. Il s’incline seulement lorsqu’il se retrouve seul contre tous à force de discours haineux. Mais quand même, ses préjugés auront bien résisté à l’accumulation des preuves, de la même manière qu’un négationniste trouve toujours le moyen de ne pas croire les preuves de l’existence des chambres à gaz. On prétend qu’il faut prouver une vérité pour en être vraiment certain. Le problème, c’est que c’est à travers nos certitudes et nos préjugés que nous accordons ou non du poids et de la crédibilité aux preuves. On peut toujours nier l’évidence si elle nous dérange et toutes les recherches biologiques du monde auront du mal à convaincre un raciste qu’il n’y a pas de races humaines ou que les hommes sont égaux.

Le juré n°4 (e.g. Marshall) aussi s’est beaucoup accroché. Avec ses airs de SS, justement, il passe pour le scientifique de la bande: il ne transpire jamais, n’a aucune émotion et refuse de céder jusqu’à ce que la fiabilité de la 4dernière preuve ait été remise en question. En bon scientifique, il ne voit pas pourquoi on remettrait en cause une théorie dans son ensemble (ici, celle de la culpabilité), parce que quelques faits n’y correspondent pas. Il faut d’abord chercher à intégrer les nouvelles observations à la théorie. On ne renvoie pas Newton au placard d’un revers de main! En bref, il est assez normal que l’esprit purement scientifique et rigoureux soit le dernier à changer d’avis.

3Le problème, c’est que ça n’est pas le dernier. Le dernier, c’est le juré n°3 (Lee j. Cobb), le plus violent, celui qui passe son temps à menacer tout le monde et qui aurait trouvé mille occasions d’être assis à la place de l’accusé. A la fin, il se retrouve seul contre tous. L’origine de sa conviction et de sa certitude? Il est fâché depuis des années avec son propre fils auquel il a tendance à identifier l’accusé. A travers l’un, il exprime sa colère envers l’autre, évidemment. On comprend qu’au fond, les certitudes auxquelles nous sommes les plus attachées ne sont pas scientifiques et rationnelles, mais passionnelles. « Car au fond, écrit Hobbes, nous mesurons tous le bien et le mal de quelque chose au plaisir ou à la douleur qui nous en reviennent  » (Le Citoyen).

Conclusion? On ne peut jamais être sûr de ne pas se tromper, mais le système juridique est ainsi fait qu’on peut se satisfaire d’une conclusion sceptique, puisque le doute profite à l’accusé : on peut tout à fait voter « non coupable » pour dire « on ne sait pas ». Ce qui est assez prudent, si l’on sait que l’erreur est humaine.

 

 

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