12 hommes en colère: suffit-il d’être certain pour être « dans le vrai » ? (3ème partie)

Hergé, L'étoile mystérieuse, Casterman, 1947

Hergé, L’étoile mystérieuse,
Casterman, 1947

Avez-vous déjà vu le vieux fou qui apparaît dans l’album de Tintin, L’étoile mystérieuse ? On rencontre à peu près le même dans Le gai savoir de Nietzsche qui annonce « Dieu est mort! » Or, c’est la même figure qui semble-t-il, apparaît, dans 12 hommes en colère: le vieux fou. « Vieux », parce qu’il est vieux (l’acteur Joseph Sweeney a tourné son premier film en 1918, il est mort le 25 novembre 1963 à 79 ans, 3 jours après Kennedy). « Fou », parce qu’il en a tout l’air: que ce soit chez Hergé ou Nietzsche, ce personnage erre comme un fantôme et dit des choses étranges. Il annonce la fin du monde ou la fin de Dieu, alors que rien ne l’indique. Au mieux, il fait rire la foule des gens normaux, au pire, il agace et fait peur. Dans les 12 hommes en colère, ce sont les gros plans en légère plongée de Sidney Lumet qui révèlent la folie du personnage et son visage fait à la fois peur et rire. Mais si le vieux est fou, c’est surtout qu’il est le premier à voter « non coupable » pour soutenir ainsi le juré philosophe joué par Henry Fonda. Du coup, il se retrouve dans la position de tous les vieux fous qu’on a évoqués: seul contre tous, il affirme des choses incompréhensibles pour le gens normaux.

Pourtant, Henry Fonda a déjà fait vacillé un premier élément du beau système de l’accusation et non des moindres, à savoir, la preuve matérielle; le couteau retrouvé sur lafonda victime. C’est une preuve matérielle, parce que le couteau a un manche sculpté très particulier. Or, l’accusé possédait le même couteau, qu’il prétend avoir perdu quelques heures avant le meurtre. Ce que montre Henry Fonda, c’est que ce couteau n’est pas si unique que cela, puisqu’il en a trouvé un autre de même facture chez un vendeur du quartier où le meurtre a eu lieu. Alors, on aurait tendance à considérer qu’une preuve matérielle est ce qu’il y a de plus solide, de plus « objectif », bien plus fiable qu’un témoignage, puisque tout le monde peut la voir « de ses propres yeux ». Néanmoins, aucun juré n’est convaincu par la remise en cause de cette preuve matérielle, ce qui peut sembler raisonnable. En effet, un seul élément est sans doute insuffisant pour remettre en cause l’ensemble du système. Par suite, les jurés s’entendent pour dire que finalement, il n’y a pas lieu de s’appesantir sur ce « détail ».

C’est là qu’intervient le vieux fou: à l’occasion d’un second vote, il est le seul à voter « non coupable » aux côtés de Henry Fonda. Pourquoi? Il a d’abord une mauvaise raison de vieux fou: comme il l’avoue presque un peu plus tard, il est vieux, il est un peu passé à côté de sa vie et n’a jamais été quelqu’un. Or, il a l’occasion de se faire voir; de se faire remarquer. C’est un peu ce qu’on peut penser de tous ces vieux fous: ils crient, insultent les gens ou parlent tout seuls dans le seul but de se faire remarquer, c’est-à-dire dans le but d’exister (aux yeux des autres), parce qu’ils ne sont personne.

lumetsweeneyPourtant, on sait que ces vieux fous, au fond, disent des choses vraies et ce que Nietzsche ou Hergé nous montrent, c’est qu’ils sont plus « dans le vrai » que le commun des mortels qui se moquent d’eux. On retrouve là la figure du cynique déjà apparues avec Columbo: le vieux fou est un non-conformiste pour la bonne raison qu’il dénonce les conventions. Remarquons que le vieux fou est d’abord vieux. Or, c’est là la figure traditionnel du sage. Premier indice. Par suite, il n’est pas très éloigné de la sagesse du juré n°8: lui aussi en vient très vite à ne pas se fier à des certitudes qui peuvent toujours se révéler trompeuses. Surtout, la fin du film nous montre qu’il n’est pas moins philosophe que Henry Fonda. Au cours d’un échange qui a tous les caractères du dialogue socratique, il détruira la dernière « preuve » de l’accusation. En effet, l’une des témoins prétend avoir vu le jeune accusé tuer son père depuis sa fenêtre, vers minuit. Or, le vieux fou a noté qu’elle avait des marques sur son nez, ce qui indique qu’elle porte des lunettes. Et comme on ne porte pas de lunettes quand on dort, elle n’a pas pu voir le meurtre aussi bien qu’elle le dit. Seul le vieux fou a remarqué cela. Même Henry Fonda admet ne pas l’avoir vu.

Derrière ses airs de vieux fou, on trouve donc comme bien souvent, le vieux sage. C’est aussi un philosophe et pour cette raison, le premier à soutenir le doute raisonnable du juré n°8. Au fond, il est donc moins fou et plus raisonnable que les autres. Le fou n’est pas celui qui parle bizarrement et n’a pas un comportement « conventionnel ». C’est plutôt celui qui s’accroche à ses certitudes quand tout lui montre qu’il a tort. En ce sens, ce sont les autres qui sont fous, dans la mesure où ils vont s’obstiner à nier l’évidence, prisonniers de leurs préjugés et de leurs passions, alors même que toutes les preuves se seront effondrées. Or, on va voir que les certitudes les plus mal fondées sont malheureusement celles auxquelles nous sommes souvent le plus attachés. Pauvres fous que nous sommes.

à suivre…

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