12 hommes en colère: suffit-il d’être certain pour être « dans le vrai » ? (2ème partie)

12-hommes-en-colere-1957-08-gPourquoi nier l’évidence ? Pourquoi le juré n°8 (Henry Fonda) vote-t-il « non-coupable », alors que rien ne permet de discuter cette thèse? A-t-il de bonnes raisons de douter? Pas vraiment. D’ailleurs, quand les autres jurés lui demandent s’il croit l’accusé, il répond à peu près: « je ne sais pas, il est probable qu’il mente ». Alors quoi? « Je veux juste en discuter », dit-il. Mais pourquoi vouloir discuter de ce qui est évident et donc, indiscutable? La première réponse consiste à dire que la vie de l’accusé est en jeu, et donc, qu’on ne va pas l’envoyer à la chaise électrique en 5 minutes. En même temps, comme le suggèrent les autres jurés, puisqu’il est évidemment coupable, à quoi bon perdre son temps à discuter pour se dire qu’on a discuté?

C’est justement que ce philosophe sait qu’on peut être certain d’une chose et se tromper. Au fond, il est à peu près aussi certain que les autres de la culpabilité de l’accusé (il n’y a pas de raison de penser qu’il ait vu ou compris quelque chose de plus qu’eux), mais il a simplement appris, ou plutôt, s’est donné pour règle de se méfier de ses propres certitudes. Il sait qu’il ne suffit pas d’être certain pour être dans le vrai: on peut être intimement convaincu de quelque chose, y mettre sa « main au feu » ou sa « tête à couper », et découvrir qu’on s’était trompé.

C’est que la plupart de nos certitudes ne sont que des opinions, c’est-à-dire des idées reçues qu’on a admises sans les avoir remises en question. Quand on écoute lesjuré 2 informations à la radio par exemple, est-ce qu’on se demande si ce qu’on nous a dit est vrai? Pas vraiment. On le croit immédiatement, et on s’en va gaîment le répéter à tout le monde. « Tu sais ce que j’ai entendu à la radio ce matin?… » Alors, il ne s’agit pas de dire que les journalistes ou les médias disent des choses fausses, mais comme dirait Henry Fonda « la chose est possible ». Pensons à « la fausse agression du RER D » relayée par tout le monde et commentée par les hommes politiques. C’est à peu près de la même manière que nous avons « contracté » la plupart de nos convictions: elles nous viennent de notre enfance, de notre éducation et de manière générale, de la société dans laquelle on vit. En fait, on aurait du mal à dire quelle est l’origine de la plupart de nos idées: on pense être contre la peine de mort, on dit qu’il faut garantir la liberté d’expression, que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, que les hommes sont égaux,etc. Mais qu’est-ce qu’on en sait? et pourquoi en est-on si certain? Bien souvent, je dois admettre qu’aussi loin que je me souviennes, c’est ce que j’ai toujours pensé, sans trop savoir d’où je le tiens. C’est d’ailleurs ce qu’avoue le juré n°2 (un petit à lunettes avec une voix d’enfant joué par John Fiedler rencontré aussi dans un Columbo) quand on lui demande pour quelle raison il est certain de la culpabilité de l’accusé. Il répond à peu près: « je ne sais pas. J’en suis certain » ou plutôt « je le crois coupable », ce qui signifie qu’au fond, il a une intime conviction qu’il ne saurait justifier, ni même expliquer.

bergsonQuant aux autres, s’ils prétendent et croient eux-mêmes que leur certitude repose sur les preuves et les témoignages qu’on leur a présentés lors du procès, on apprend vite qu’ils ont, pour la plupart des préjugés et des sentiments qui expliquent mieux leurs convictions. L’un est clairement raciste (nous y reviendrons), l’autre en veut à son propre fils auquel il identifie manifestement l’accusé (nous y reviendrons aussi), et quelques autres pensent que tous les jeunes issus de « ces quartiers » sont des graines de délinquants. « Les opinions auxquelles nous tenons le plus, écrit Henri Bergson, sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte, et les raisons mêmes par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont déterminés à les adopter. » (Essai sur les données immédiates de la conscience, ch II).

Face à ces incertitudes de nos certitudes, le juré philosophe ne demande donc rien d’autre que de s’interroger sur les fondements de ce qui paraît si sûr à tout le monde (y compris à lui-même). En effet, malgré la débauche de preuves et de témoignages, il faut bien admettre que les jurés ont assisté au procès en simples spectateurs et se sont contentés de recevoir les différentes preuves, sans s’être interrogés sur leur bien fondé. Ils n’ont donc rien que des idées reçues. Et le juré qui vote non-coupable sait bien que le meilleur moyen de parvenir à une vérité « indiscutable », c’est justement d’en discuter! Voilà pourquoi il vote « non-coupable ». Reste à savoir comment il parviendra à convaincre les autres de remettre leurs certitudes en question.

 à suivre…

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