12 hommes en colère : suffit-il d’être certain pour être « dans le vrai » ? (1ère partie)

douze_hommes_en_colereQuand on pense à 12 hommes en colère de Sidney Lumet, si tant est qu’on connaisse ce film, on pense d’abord à la justice, à la peine de mort, etc. Mais au fond, le sujet dont traite le film est bien plutôt celui de la vérité et plus précisément, celui de la certitude. Ainsi, il y a un sujet du bac qui demande: « suffit-il d’être certain pour être dans le vrai? » Autrement dit, la certitude d’avoir raison, d’autant plus forte qu’elle s’appuie sur ces preuves « scientifiques » chères aux Experts ; cette certitude donc, cette conviction, cette évidence même, est-elle un moyen suffisant de savoir qu’on ne se trompe pas?

C’est la question de base de la philosophie: comment puis-je être sûr de ne pas me tromper ? Elle rencontre l’expérience faite par n’importe qui d’avoir eu des certitudes qui ont fini par se révéler fausses, à commencer par la croyance au Père Noël. Mais ce problème est aussi bien soulevé par le film de Sidney Lumet qui se présente ainsi comme une introduction à la philosophie. Nous en parlerons 4 parties.

 Vous connaissez l’histoire – ou pas : les 12 membres d’un jury populaire doivent se prononcer sur la culpabilité d’un garçon de 18 ans, accusé d’avoir tué son père. Leur décision doit être unanime et s’ils le jugent coupable, il sera condamné à la chaise électrique. Au début, ils sont presque tous d’accord pour le déclarer coupable, sauf un (emmerdeur). Et ce qui devait arriver arriva: progressivement, les uns après les autres, les 11 autres changent leur vote, et le jury finit par déclarer l’accusé non-coupable à l’unanimité. ça, c’est du scénario, des dialogues, du suspens en veux-tu en voilà; le genre de film qu’on a rarement réussi à refaire, dans la mesure où l’on a tendance à confondre débauche d’effets spéciaux et film bien.

Qu’est-ce que la vérité ?

On aurait du mal à reprocher quoi que ce soit aux 11 jurés qui votent « coupable » au début du film. Pourquoi? Parce qu’on peut dire qu’ils sont « dans le vrai ». En effet, comme on l’apprend au fur et à mesure des dialogues, ladouze-hommes-en-colere_02 conviction des jurés est tout à fait justifiée dans la mesure où le procès leur à « prouvé » la culpabilité de l’accusé « de 12 manières différentes », comme le rappelle l’un des jurés. Pourquoi sont-ils si certains de sa culpabilité? D’abord, parce qu’ils ont toutes les preuves dont se contenterait le scientifique le plus exigent: 1 preuve matérielle, à savoir que le couteau retrouvé dans le corps de la victime est le même que celui de l’accusé. Le « même »: même manche sculpté tout à fait particulier, même lame, etc. Il y a aussi 2 témoins: une femme qui a vu le garçon planter son couteau dans le corps de son père et un vieux monsieur qui a entendu leur dispute. Par rapport à cela, l’alibi de l’accusé ne tient pas debout, parce qu’il prétend être allé au cinéma à l’heure du crime, alors qu’il ne se souvient pas du nom du film, de celui des acteurs, etc. Ainsi, toutes ces données forment un système cohérent, ce qui est sans doute un des critère les plus fiables de la vérité. Tout colle, tout va bien ensemble, ce qui veut dire que chaque élément soutient les autres et qu’aucun ne permet d’en remettre un seul en question. Les jurés commencent ainsi par remarquer que l’avocat général a été très bon, a bien parlé. Pourquoi « bien »? Simplement parce que son réquisitoire est tout à fait conforme à cet ensemble. Il a bien parlé pour souligner ce qu’il y a de convaincant dans ce faisceau d’indices graves et concordants. Il a bien parlé parce que ce qu’il dit est la vérité. Quant à lavocatde l’accusé, on ne peut pas lui en vouloir s’il n’a pas trouvé les moyens de défendre cette cause perdue. On ne peut pas lutter contre la réalité. On invente pas l’innocence d’un coupable. Ainsi, au début du film, la certitude de chacun s’explique par le fait que rien ne vient contredire l’idée de la culpabilité de l’accusé, et surtout pas l’avis des autres. En effet, on peut toujours remettre en question sa propre conviction si l’on est seul contre tous. C’est ainsi que les élèves qui sortent d’un contrôle demandent souvent à leurs camarades quelles sont les réponses qu’ils ont données, afin de vérifier leurs propres réponses. Et chaque fois que quelqu’un tombe d’accord avec moi, je peux me fier un peu plus à ma propre certitude et la renforcer.

 N’est-il donc pas fou ce douzième homme joué par Henry Fonda qui décide de voter « non coupable » ? Evidemment, quand on est spectateur, on peut toujours faire le malin! C’est Henry Fonda, les autres ne sont pas connus et tout le scénario consiste à montrer qu’ils ont tous plus ou moins quelque choser à se reprocher, ce qui n’est pas le cas de notre héros, chevalier blanc (ainsi vêtu, effectivement), qui a tout compris. Mais qu’aurions-nous fait à leur place? Je veux dire: on a les preuves de toutes natures: « pièce à conviction », témoignages, cohérence de tous ces éléments entre eux, incohérence du témoignage de l’accusé, force du réquisitoire, absence de défense de l’avocat. Il faut donc admettre qu’au début, Henry Fonda est tout simplement dans le faux et ce sont tous les autres qui sont « dans le vrai ». Je veux dire: il n’a aucune raison de voter non-coupable. Ce serait comme si je vous disais que la terre ne tourne pas autour du Soleil; vous me traiteriez de fou et vous auriez raison. « Bien sûr! Je n’ai aucune raison de prétendre qu’il en soit autrement, mais je soutiens que la terre ne tourne pas autour du Soleil ». C’est ça, Henry Fonda, au début. Un doute injustifié qui se réduit à nier l’évidence.

foucault08Qu’est-ce que la vérité? Dans un texte extrait de L’ordre du discours, Michel Foucault définit la vérité d’une manière qui rappelle beaucoup ce début de film. Notre philosophe tente d’expliquer pourquoi les lois de l’hérédité découvertes par Mendel n’ont intéressé les scientifiques que 30 ans après ses découvertes. De même, on pourrait se demander pourquoi les Copernic et autres Galilée ont eu tant de mal à imposer l’idée que la terre tourne autour du Soleil. Or, « Mendel disait vrai, écrit Foucault, mais il n’était pas « dans le vrai » du discours biologique de son époque: ce n’était point selon de pareilles règles qu’on formait des objets et des concepts biologiques; il a fallu tout un changement d’échelle, le déploiement de tout un nouveau plan d’objets dans la biologie pour que Mendel entre dans le vrai et que ses propositions alors apparaissent (pour une bonne part) exactes. » De la même manière, ce qui est vrai au début de 12 hommes en colère, c’est que l’accusé est coupable, parce que toutes les preuves et tous les témoignages forment un système cohérent qui forme une certaine vérité. Et quelle autre vérité pouvons-nous définir et penser, sinon celle qui est accordée par tous et que toutes les preuves confirment?

Tout comme Mendel, Henry Fonda n’est donc pas dans le vrai, et son vote ne peut être qu’étonnant. Alors, pourquoi décide-t-il de voter non coupable et ainsi, de nier l’évidence? Et ensuite, comment peut-on imaginer qu’il parvienne progressivement à instiller le doute dans l’esprit des autres jurés?

 à suivre…

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