Un vieux Porto dans une tempête (2ème partie)

Jean-Léon Gérôme (1824-1904)  Diogène (1860) The Walters Art Museum, Baltimore

Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Diogène (1860)
The Walters Art Museum, Baltimore

Tout le monde a plus ou moins entendu parler de Diogène le Cynique (IVe siècle avant J.-C.), notamment parce qu’il vivait dans un tonneau. Mais pourquoi vivait-il ainsi ? Parce qu’il enseignait, par sa conduite même, le refus des valeurs et des conventions sociales. Du coup, quand il sortait de son tonneau, il se promenait avec un vieux par-dessus comparable à celui de Columbo, crachait et pissait sur les passants et se masturbait, aussi. Le problème, c’est que ce portrait de Diogène très « punk à chiens » ne permet pas vraiment de prendre son message au sérieux. En revanche, l’intérêt du personnage de Columbo, c’est qu’en reprenant tous les éléments propres à la philosophie cynique, il permet de montrer ce qu’elle a de vrai, dans la mesure où le téléspectateur est du côté de l’inspecteur et comprend que c’est lui qui a raison. Et, à l’inverse, c’est sans doute cette recherche de la vérité philosophique (plutôt que judiciaire ou criminelle) qui constitue tout l’intérêt et le suspens de la série.

Le tonneau – Au regard de la représentation de Diogène peinte par JL Gérôme en 1860, on y retrouve les attributs de son homologue californien. En effet, Columbo aussi vit dans un tonneau ou plutôt, une boîte de conserve: sa Peugeot 403 décapotable, petite, pourrie et d’autant plus si on la compare aux Cadillac et Ferrari que l’on trouve dans les milieux où le lieutenant enquête. D’ailleurs, dans l’épisode du Porto (traduit « Quand le vin est tiré »), Columbo inspecte la super décapotable rouge de la victime, jeune flambeur riche, amateur de jolies femmes et de belles voitures. Et tout ce qu’il trouve à dire, dans une réplique très « cynique », c’est: « Je ne saurais pas quoi en faire: je la mettrais surement dans mon garage pour y ranger des bacs à fleurs ». La Peugeot est bien son tonneau dans la mesure où l’on ne voit jamais Columbo dans sa maison avec sa femme. Pour le téléspectateur, Columbo n’a pas plus de maison que de femme: il vit dans sa voiture. Et alors? Alors, cela montre qu’il n’a aucun désir et peu de besoins. L’image de son tonneau automobile, ajoutée à celle de son imper usé, est celle de la liberté au sens de l’autarcie. Columbo se suffit à lui-même. Il n’a qu’un seul vêtement, sale,columbo2 une seule maison, automobile. Il porte donc tout ce dont il a besoin avec lui, tout comme Diogène, dont le modèle de vie est celui du dénuement le plus complet. Quand on se contente de vivre dans la simplicité, que l’on a peu de besoins et aucun désir de ce qu’on ne possède pas, on est certain d’être heureux. Ce qui n’est pas le cas de ces assassins, torturés par les désirs les plus vains et artificiels qui les poussent au meurtre: l’argent, la gloire, la beauté, le pouvoir. Rappelons que Columbo enquête toujours dans les milieux huppés de Los Angeles, Beverly Hills ou Hollywood. Et c’est dans ces désirs que se trouvent les mobiles des meurtres, toujours. Sauver sa fortune ou sa réputation. Quant à Columbo, il aurait bien du mal à en venir au meurtre, puisqu’il n’a rien à sauver. Quand on ne possède rien, on n’a rien à perdre.

Le chien C’est le symbole, par excellence des cyniques, au sens où leur nom vient du mot grec qui signifie chiens. Pourquoi? Deux raisons principales. D’abord, parce que dans son refus des conventions sociales derrière lesquelles se cachent des gens malhonnêtes (voleurs, assassins, mégalos), le cynique adopte un comportement qui dérange: il aboie sur les gens. Il leur crie dessus, pisse et se masturbe en public. Or, on remarquera à quel point Columbo est sans gêne: il dérange les gens dans leurs conversations, et surtout, fume son cigare et empeste des maisons trop propres. Le cigare de Columbo est un peu la lanterne de Diogène qu’il trimballait partout en disant: « je cherche un honnête homme ». Sauf que là, il cherche l’homme malhonnête. Si Columbo est sans gêne, c’est parce qu’il sait que les bonnes manières ont peu de valeur comparé au mal dont les suspects sont coupables. Ensuite, le chien représente l’idéal de vie cynique; animale et réduite à peu de besoins. Une morale de l’apathie très bien incarnée par le basset de Columbo: un chien qui ne sert à rien, ne fait rien et reste toujours allongé sans bouger. Mais l’apathie au sens grec, c’est l’absence de souffrance (a-pathos), assurée par cette absence de besoins. Encore et toujours, pour être heureux, il faut se suffire à soi-même.

Nature et technique – Le dénouement d’un épisode de Columbo est souvent le même: c’est la technique (ou la technologie) qui piège les assassins. La technique, à tous les sens du terme: leur intelligence, leur ruse et aussi les innovations technologiques de l’époque. La montre à affichage digitale, la machine à écrire dernier cri, le magnétoscope, les caméras de surveillances, etc. Les objets techniques jouent un rôle central dans la série. Qu’est-ce à dire? On dénonce ainsi une intelligence soumise aux passions. Au lieu de se servir de sa raison pour être raisonnable (se contenter de peu, ne pas tuer), les assassins usent de leur intelligence pour commettre des meurtres. Ainsi, les prétendus bienfaits de la civilisation, la technique (« on n’arrête pas le progrès »), apparaissent comme autant de moyens pour faire le mal. Ils n’ont donc rien de « bon ». Là encore, c’est la vie naturelle qui est érigée comme modèle, face à la vie prétendument civilisée qui n’apporte aucun bien morale, mais multiplie au contraire les désirs de l’homme et les causes de souffrance.

columbo-falk6Le cosmopolitisme – Dans la mesure où le cynique rejette les conventions, il ne saurait admettre aucun pouvoir politique, ni aucune nationalité. Bien loin de l’ethnocentrisme dénoncé par Lévi-Strauss (pardon pour le jargon), Diogène avait une règle:  » Aucune cité, aucune loi parmi celles que nous connaissons, n’était à ses yeux une cité ou une loi. » (Philodème, Des stoïciens, ch. XX). Dans la mesure où l’on se donne pour principe de vivre selon la nature et les seuls besoins qu’elle impose, on ne se reconnaît citoyen d’aucune loi humaine et artificielle. On se souviendra peut-être que Diogène a envoyé bouler Alexandre le Grand, parce que justement, à ses yeux, il n’était pas grand. Les « grands » de ce monde n’ont qu’une grandeur conventionnelle, comme le rappellera Pascal plus tard. Le grand homme n’est pas celui qui a le pouvoir, gouverne un pays et impose sa loi aux autres. C’est celui qui n’est pas esclave de ses désirs et de ses passions. Or, les fameux puissants que Columbo rencontre sont, en ce sens, des hommes très faibles. Malhonnêtes, mais aussi malheureux. Ainsi, Columbo n’est d’aucun pays, d’aucune loi, d’aucune cité. Il n’est pas américain. D’abord, il a une voiture de marque française! Pas une Cadillac, mais une Peugeot. Ensuite, c’est un immigré italien, comme son nom l’indique. Mais dans l’épisode du Porto, on apprend que ses origines italiennes mêmes de l’attachent à aucune culture. En effet, l’assassin Adrian Carsini revendique sa culture italienne. Il s’adresse un moment à Columbo en disant: « vous aussi, vous êtes italien… » Mais l’enquêteur montre qu’il n’a aucune connaissance, ni aucun intérêt pour ces origines. Ni italien, ni américain, il n’est d’aucun pays.

Be Sociable, Share!

1 Comment

Filed under Philosophie pop

One Response to Un vieux Porto dans une tempête (2ème partie)

  1. Robert M.

    Bonjour, j’ai 19 ans. Magnifique article. Etonnant que je sois le premier à commenter.
    C’est toujours un plaisir de lire des écrits sur Diogène et sur le cynisme.
    C’est toujours un plaisir de lire des écrits de Gilles Vervisch. J’ai adoré « Comment ai-je pu croire au Père Noël ? ».
    Moi aussi je me suis posé la question : Comment ai-je pu croire en dieu ?
    Parce que si dieu a créé l’existence, alors l’existence n’existait pas avant que dieu ne la crée, rien n’existait, il n’y avait pas d’existence, il n’y avait pas d’existant, alors on ne peut dire que dieu existait.
    Si dieu a créé la réalité, alors la réalité n’existait pas avant que dieu ne la crée, alors on ne peut dire que dieu était réel, qu’il faisait partie de la réalité, du réel.
    Me trompe-je ou l’existence de dieu est impossible, illogique, incohérente ? Qu’en pensez-vous Monsieur Vervisch ? Etes-vous d’accord ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.