La parole : Des animaux et des hommes.

 Des animaux et des hommes.

 

Le rêve de D’Alembert (1769) cette anecdote :

Avez-vous vu au Jardin du Roi, sous une cage de verre, un orang outang qui a l’air d’un saint Jean qui prêche au désert ?

Demande le médecin Bordeu à Mademoiselle de Lespinasse.

Oui, je l’ai vu. Répond-elle.

Et Bordeu ajoute :

Le cardinal de Polignac lui disait un jour : « Parle, et je te baptise. »

 

Embarrassé par les traits du singe proches de ceux des hommes, Polignac fait de la parole le critère de reconnaissance de l’humanité.

Le Grand Singe grogne sans doute et toute la cour s’en trouve rassurée.

Diderot rapporte l’anecdote dans Le rêve de D’Alembert (1769) et rappelle du même coup que si l’homme est bien aussi un animal, il est l’animal qui parle ! Et sa parole – nous le verrons en détail au cours d’un épisode ultérieur – est évidemment liée à sa sociabilité. Dans La Politique, après avoir montré que l’homme est par nature voué à vivre en société, Aristote ajoute :

 Seul entre les animaux l’homme a l’usage de la parole ; la voix est le signe de la douleur et du plaisir, et c’est pour cela qu’elle a été donnée aussi aux autres animaux (…) mais la parole a pour but de faire comprendre ce qui est utile ou nuisible, et, par conséquent aussi, ce qui est juste et injuste. Ce qui distingue l’homme d’une manière spéciale, c’est qu’il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et tous les sentiments de même ordre dont la communication constitue précisément la famille et l’Etat.

Plus proche de nous le linguiste Claude Hagège a cette formule qui résume assez efficacement le propos d’Aristote :

Si les chimpanzés ne parlent pas, c’est que leur vie sociale ne les met pas en situation d’avoir beaucoup à se dire.

 

                                                                        I – L’ Animal.

Il se définit étymologiquement par sa capacité à se mouvoir par lui-même : l’animal est animé, c’est ce qui le différencie du végétal qui « végète ». Mais comment le distinguer de l’homme, lui-même auto -mobile ? Par le langage donc selon Aristote.

Pourtant, c’est également un fait, l’animal émet des signes, il paraît ainsi disposer d’un langage et communiquer.

Le zoologue Frans de Waal repère même grâce au langage de certains Grands singes ce qu’il nomme une protoculture ; l’éthologue autrichien, Karl von Frisch, prix Nobel de physiologie avec Konrad Lorenz en 1972, étudie le langage corporel des abeilles et lui reconnaît une complexité qui pourrait faire vaciller les anciennes distinctions entre l’homme et l’animal, notamment dans une étude publiée en 1965 : Le langage de la danse et de l’orientation des abeilles.

Or dans tous les cas, s’il y a langage, il n’y a pas « parole ».

Parler en effet cela consiste toujours à dire quelque chose à propos de quelque chose et à le dire à quelqu’un avec qui on noue une relation morale ou spirituelle

Le linguiste Emile Benveniste, dans Problèmes de linguistique générale en 1966, va jusqu’à refuser d’employer pour l’animal le terme « langage ». C’est un code de signaux, écrit-il. Et il ajoute : Tous les caractères en résultent : la fixité du contenu, l’invariabilité du message, le rapport à une seule situation, la nature indécomposable de l’énoncé, sa transmission unilatérale.

De fait, les abeilles ne transmettent que des informations qu’elles ont vécues (une distance, par exemple qu’elles auront parcourue). Elles sont incapables de dialoguer, de questionner, de répéter etc.

Décidément l’animal ne parviendra pas à franchir ce que Darwin appelait « le mur du langage ».

Alors que lui reste -t’    il ?

                                               II- S’exprimer comme un animal ?

Les animaux émettent des sons. Des cris ?

Le cri dit Rousseau vient de la Nature, c’est l’expression spontanée, innée, irréfléchie d’un sentiment ou d’une sensation :

 Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu’il fallût persuader les hommes assemblés, est le cri de la Nature

Dans ce premier sens, le mot « cri » renvoie au son caractéristique émis par chaque animal. C’est aussi pour l’homme synonyme de hurlement. Le son est inarticulé mais il exprime la violence d’une émotion, la surprise ou la douleur.

Il est alors intéressant de noter le « sens figuré » que revêt ce terme, puisque « cri » dit aussi la « protestation », le refus ou la révolte : un « cri d’alarme », un cri de désespoir. Il s’agit d’associer alors la notion d’appel et de refus viscéral. Et puis également le caractère primal de cette révolte, au-deçà de toute analyse ou de toute conscience politique.

Quant au hurlement ?

C’est un cri prolongé. Le mot s’emploie quand il s’agit d’un loup ou d’un chien.

Il fait aussi figure d’hyperbole pour dire « parler avec emportement et fureur ».

Hurler, c’est donc crier avec force, de toutes ses forces et longtemps. Comme un animal précisément.

 

Ce rapide rappelle permet de souligner entre le langage humain et le langage animal quatre oppositions essentielles :

Le langage animal est naturel, le langage humain est artificiel

Le langage animal est inné, le langage humain est acquis

Le langage animal est universel, le langage humain est particulier

Le langage animal est automatique, le langage humain est pensé

 

On notera enfin que la référence au langage animal reste assez fréquente dans notre langue mais pour y dire la dégradation de la parole : le perroquet, le geai, le sanglier ou le cerf.

 

  • Le Bruit.

Du latin vulgaire « brugere » qui donnera « bruire » mais qui signifie en français « bramer » (qui se dit du cerf ou du daim). Il s’agit dès lors de désigner par ce mot, « bruit », un son confus, difficilement identifiable.

Le bruit est donc un son indésirable.

C’est aussi une information infondée qui circule à travers l’anonymat d’un groupe humain constitué. Il est d’usage de souligner la rapidité de sa propagation par l’emploi du verbe « courir ». De fait le « bruit court », c’est dire bien-sûr la vitesse de sa diffusion mais aussi l’empressement des uns et des autres à faciliter cette même diffusion.

 

 

Bavardage malveillant.

Formé sur le latin ragere, crier, avec le suffixe péjoratif –ot

Grognement émis par un sanglier.

 

 

  • La Garrulité.

C’est un terme assez péjoratif pour désigner une envie irrépressible de bavarder.

L’expression est une métaphore et impose en tant que telle une comparaison déplaisante avec un volatile écervelé, le geai.

Car si le merle siffle, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule et la poule glousse, le geai garrule

 

  • Le Psittacisme.

De « psittacus », le perroquet.

C’est le fait de répéter comme un perroquet, mécaniquement…sans comprendre ce que l’on dit.

Il n’ y a guère que la métaphore que réalise le « chant » de l’oiseau

 

 

  • Le Chant

Ensemble de sons variés et rythmés que caractérise sa musicalité. Par métaphore, le mot renvoie au cri des oiseaux, ce que l’on appelle précisément le ramage.

Le mot désigne aussi la partie « chantée », mélodique, d’un poème puis par métonymie le poème tout entier.

On notera l’emploi particulier de ce terme quand on l’associe aux sirènes. Le chant des Sirènes est tout à la fois un chant mélodieux au sens le plus musical mais c’est aussi un enchantement, un sortilège trompeur et dangereux.

Autre usage lexicalisé. Cette fois, il s’agira du cygne : le « chant du cygne », c’est ce cri qu’il jette ultimement au moment de mourir. Dernier éclat, ultime et sublime effort pour esthétiser la fin.

 

 

 

 

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