Introduction à une philosophie de l’action ( suite) 3/6 : Travailler . faire travailler .

                                    Le sol sera maudit à cause de toi

                              C’est à force de peine que tu en tireras

                              Ta nourriture tous les jours de ta vie…

                                                      (…)

                       C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain

                      Jusqu’à ce que tu retournes à la terre d’où tu as été pris…

                          Car tu es poussière et tu retourneras à la poussière.

 

Genèse.

 

Si le travail est un châtiment, comme l’indique la Bible, il est aussi, en même temps,  le moyen par lequel les hommes peuvent vivre dans une nature désormais hostile.

Cette ambivalence que signifie avant tout le texte sacré structure ainsi la représentation de ce que nous nommons « travail ».

Honni et désirable à la fois, recherché par ceux-là mêmes qui n’auront de cesse ensuite de le dénigrer, libérateur mais aussi aliénant,  le « travail » révèle évidemment , par le simple fait de sa nécessité, l’inachèvement et l’imperfection des hommes : inadaptés à la Nature, nous nous devons de la transformer pour y pouvoir vivre ( voir chapitre premier). Or cette transformation pénible – la Nature résiste, elle fait obstacle – est aussi l’occasion de l’acquisition de l’humanité, de l’apprentissage de toutes les ressources dont les hommes disposent « par nature ».

Certes, l’effort qu’il réclame doit être quotidiennement renouvelé – le « travail » est un besoin, il comble un manque qui revient – et cette répétition nécessaire constitue la première forme d’aliénation qui dans le Monde Antique le disqualifie.

 

 

Marqué du sceau de l’ambivalence, le « Travail » peine à se dire et les représentations qu’en donnent les hommes varient avec les âges.

On a ainsi coutume d’opposer le travail tel que le percevaient les Anciens – il est alors discrédité, déprécié, l’indice d’une subordination à la Nature – à notre conception prétendument  positive de ce que les modernes associent dès le XVIIIème siècle à toute production d’un accroissement de la richesse.

 La vérité est peut-être plus nuancée.

De fait, de nombreux  mythes traduisent bien la disqualification d’une activité réservée aux esclaves et aux femmes : Ponos est un des maux dissimulés dans la boîte de Pandore, or le mot désigne en grec l’ensemble des activités pénibles, ce qui correspond à peu près à ce que nous entendons par travail. Dans le même ordre d’idée, l’étymologie rappelle que le tripalium, mot latin d’où dérive notre « travail », est un instrument de torture. Le travail  est bien perçu à l’origine comme un effrayant supplice ( trois pieux sur lesquels est « assis » le condamné).  

La dimension positive aurait été plutôt portée par le terme de labor –   labi, glisser s’oppose à quiescere, être immobile. Si le labeur inquiète, il donne néanmoins aux hommes le moyen de vivre et d’avancer –   mais de celui-ci nous n’obtenons que des dérivés aux connotations péjoratives – laborieux, labourer- qui disent encore la peine.

La représentation antique ne fait guère problème : le travail est l’affaire des esclaves, c’est-à-dire de tous ceux que le besoin enchaîne à la Nature.

La revalorisation du travail  par les Modernes en revanche est-elle aussi évidente qu’une simple approche par l’histoire des idées le laisserait penser  ?  Rien n’est moins sûr lorsqu’on lit par exemple, en 2005, sous la signature de J.K. Galbraith dans  Les mensonges de l’économie :

Travail désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération des autres . User du même mot pour les deux situations est déjà un signe évident d’escroquerie.

Le succès de librairie de l’automne 2004, Bonjour paresse, redonne dans le même temps au texte de Paul Lafargue , Le droit à la paresse, une actualité que l’on n’aurait pas soupçonnée dans une société rongée par la hantise du chômage :

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie entraîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.

La modernité n’a évidemment pas évacué ces représentations déplaisantes du travail, elle les aurait peut-être même dégradées davantage, en nous poussant à devoir rechercher ce que nous ne demandons peut-être qu’ à fuir.

 Ceci dit, elle a également obligé à cerner plus rigoureusement ce que nous devons entendre par « travail ».De fait, aujourd’hui nul ne saurait contester que tout n’est pas travail. En outre, dans ce monde du travail que nous avons à redéfinir faut-il distinguer – et si oui comment ? – les notions d’emploi, de profession, d’occupation, de fonction sociale ?

 

  • La reconnaissance par le travail.

 

Ce qui paraît caractériser nos sociétés modernes, c’est que le travail y a pris une place absolument démesurée.

Reprenant la formule de Durkheim, Dominique Méda, dans Le travail, une valeur en voie de disparition (1995) rappelle que Le travail est notre fait social total. De fait, si tout n’est pas travail, rien n’est dans la société évalué hors de la catégorie « travail » et l’identité de chacun passe  par la notoriété de sa position dans « le monde du travail » : « Que faites-vous dans la vie ? » initie invariablement la (re)connaisance de l’inconnu(e). D’une nécessité inscrite dans la nature humaine – une catégorie anthropologiquele travail est devenu le principal lien social. Renaud Sainsaulieu suggère en 1977 – L’identité au travail–  que le phénomène s’explique par le déclin des grandes institutions socialisatrices que sont la Famille, l’Eglise et l’Ecole.

Or le travail, que nous définirons désormais comme l’activité de production des conditions matérielles d’existence, n’est pas la seule activité sociale : la politique, la culture ou la simple convivialité pourraient fournir aux membres d’une société des repères au moins aussi efficaces que la situation professionnelle ( de façon significative, ne parle -t’on pas d’une « bonne situation » pour évoquer telle profession : c’est bien par le travail que l’on prétend désormais « se situer » ). On notera d’ailleurs que travail n’est synonyme d’emploi que par abus de langage et que le mot n’implique aucunement de rétribution matérielle. Les esclaves travaillent, au même titre que les « employés de maison ». En revanche on voit se dessiner une hiérarchie du travail qui perdure et vient de loin. Marx distingue en effet  le travail aliénant du travail libérateur, le premier est le mauvais sort du dominé le second la bonne fortune du dominant. Répartition du travail – plutôt que « division », qui ne dit pas l’inégalité mais exprime simplement la rationalité de l’organisation sociale- et domination sont d’ailleurs si étroitement liées qu’il faut probablement voir dans la première l’origine de la seconde.

Ce que Pierre Bourdieu appelle alors la « domination masculine » s’explique donc par le souci des hommes d’attribuer aux femmes l’ensemble des travaux non-gratifiants, c’est-à-dire dépourvus de la moindre rétribution symbolique dans la société. La répartition des tâches ménagères est très significative : 33 heures hebdomadaires  pour les femmes mais 16h 30 pour les hommes , moitié moins ( chiffres fournis par D. Méda dans  Le temps des femmes , 2001,  page 27).

Tout en bas de l’échelle, le travail domestique, pas directement rémunéré ( alors qu’il constitue une véritable ressource par l’économie qu’il réalise ) ; tout en haut, ce que les anglo-saxons définissent comme des professions.

Qu’est-ce qu’une profession ?

Les anglais Carr-Sanders et Wilson ,  dans The Professions (1933), la définissent par l’élaboration d’une éthique et une utilité sociale bien établie. Les non-professionnels vivant d’occupations. On le perçoit d’ailleurs aujourd’hui : « C’est un vrai pro ! » affirme la reconnaissance de la valeur suprême. Talcott Parsons précise la notion et la ramène à quatre activités , celles des médecins, des ingénieurs, des juriste et des enseignants :

Par profession il faut entendre une activité qui utilise un savoir abstrait, long à acquérir, pour résoudre les problèmes concrets de la société.

 

  • Bosser : la souffrance au travail, le retour du refoulé.

 

«  Se bosser le dos », l’expression apparaît au dix-neuvième siècle .

L’image est claire, sous le poids du fardeau  l’homme plie et perd de sa verticalité, le travail déforme, il rend difforme. Certes les conditions de travail ont changé depuis Zola et Victor Hugo, pourtant une enquête diligentée par le Ministère en 1998, intitulé « Conditions du Travail », révèle que 72% des salariés déclarent effectuer pendant leur temps de travail des efforts physiques pénibles. Mais c’est « la charge mentale » qui pèse le plus lourdement : trois cadres sur quatre se disent stressés par leur travail.

Christophe Dejours du Laboratoire de psychologie du travail au Conservatoire national des Arts et métiers l’affirme : L’entreprise a raté le virage des nouvelles technologies. Les progrès annoncés, comme l’automatisation et l’informatique , devaient assouplir les contraintes. On s’en est en fait servi pour intensifier les tâches dans les services, augmenter les cadences.

On observe même, dans les activités de contact, un retour du taylorisme. Dans la restauration rapide, par exemple. Désormais, ce n’est plus la machine qui impose la cadence mais le client.

Les stratégies de fuite deviennent alors fréquentes dans le monde du travail .

La découverte par Roland Kuhn en 1956 de l’imipramine tricycle donne à présent les moyens de donner un nom et un « remède » à ce stress : ce sera la dépression, seconde source d’invalidité dans le monde selon l’OMS et sa médication,  Valium, Prozac, Deroxat ,Zoloft dont les français sont les premiers consommateurs au monde ( 60 millions d’unités vendus par an, soit en moyenne une boîte par habitant !)

Le sociologue Alain Ehrenberg parle alors  d’une culture de la dépression

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