Questions Contemporaines : La ville (suite)

2- La fin d’un Monde ?

 

Que peut-il en effet rester de nos campagnes lorsque toutes les trente minutes en France disparaît une exploitation agricole ?

Un tel chiffre, construit à l’évidence pour frapper l’imagination, traduit toutefois exactement l’ampleur d’une mutation historique sans équivalent dans nos sociétés : 7,5 millions en 1946, les agriculteurs français ne sont plus désormais que 613 000.

Cette attrition, imposée par la modernisation de l’agriculture et son intégration dans l’économie de marché, ou encore par les développements plus attractifs d’autres secteurs d’activité, n’est pas sans conséquences majeures sur un territoire et les liens sociaux qui s’y tissent.

Y a-t-il encore un « monde rural » qui subsiste ? C’est-à-dire une structure sociale propre à un mode de vie que l’on ne saurait désormais mieux définir que par opposition à la vie citadine ? Y a-t-il au fond une alternative à la Ville ? Comment l’imaginer et quel avenir lui prêter ?

 

Comment définir le « monde rural » ?

 

L’INSEE utilise le concept « d’espace à dominante… » pour distinguer la ville de la campagne. Mais de façon très significative, c’est par la négation que « l’espace à dominante rurale » est identifié. Il s’agit ainsi « d’un ensemble de communes n’appartenant pas à l’espace à dominante urbaine », ce dernier se trouve composé « d’unités urbaines » lesquelles désignent des ensembles « d’une ou plusieurs communes dont le territoire est partiellement ou totalement couvert par une zone bâtie d’au moins 2 000 habitants ».

Le monde rural, c’est d’abord une faible densité d’habitants, une dissémination des points d’échanges (communes, services publics), des distances qu’il faut couvrir, des trajets par conséquent, mais aussi des voies de communication à entretenir et des moyens de locomotion à maintenir (problèmes de rentabilité de certaines lignes de chemin de fer, horaires de passage des cars etc..)

Par nature, la survie de ce « monde rural » est fragilisée.

Dans le même temps et en dépit d’un critère assez rigoureux fixé par l’INSEE (il est extrêmement variable d’un pays à l’autre : pour l’Espagne c’est dix mille habitants, pour le Japon cinq fois plus), la frontière qui sépare l’urbain du rural tend à s’abolir.

Les sociologues évoquent aujourd’hui des « campagnes urbaines », résultats d’un processus dit de périurbanisation. J. Lévy dans un article intitulé « Campagnes : l’urbain gagne » (publié dans le numéro de janvier 2001 de la Revue Pouvoirs locaux), T. Le Jeannic dans « Trente ans de périurbanisation » (Économie et statistiques de l’INSEE, en 1997) s’accordent pour discerner un phénomène d’étalement de la ville au-delà de sa couronne traditionnelle de banlieues. Les intervalles situés entre les centres urbains se trouvent ainsi progressivement occupés. Certes, ces nouvelles agglomérations demeurent par le nombre de leurs habitants « à dominante rurale » mais le contact avec la ville est maintenu.

Le « monde rural » perd alors de sa spécificité, il s’intègre dans un ensemble où d’une certaine façon il se dilue. Surgissent ainsi dans le paysage des ensembles pavillonnaires qui de fait sont à proximité des villes, puisque désormais l’éloignement se mesure non plus à la distance parcourue mais au temps de déplacement.

Entre la résidence périurbaine et le lieu de travail le trajet réclame souvent moins de temps, si l’équivalent routier et autoroutier est satisfaisant, qu’entre le centre ville et sa banlieue la plus éloignée.

 

La ville avance et la campagne recule.

 

Ce dernier se manifeste principalement dans les changements profonds qui ont affecté le « monde paysan ». Moins d’agriculteurs désormais et des agriculteurs qui ne vivent plus nécessairement comme des « ruraux ». On évoquait ainsi dès l’introduction la réduction drastique des effectifs du secteur primaire.

Les paysans ne sont plus majoritaires dans ce « monde rural » où d’ailleurs l’introduction de la technique et des impératifs imposés par l’économie de marché a transformé « la ferme » et ses dépendances en « exploitations agricoles » et le « fermier » en ingénieur et en chef d’entreprise. Les images léguées par un passé pas si lointain (que véhicule par exemple avant la guerre, un roman comme Regain de J. Giono) disparaissent comme disparaissent du paysage des animaux désormais élevés de moins en moins en « plein air ».

La Nature perd également de son intégrité et le « monde rural » est aussi « pollué » que le « monde urbain ». Il développe simplement un mode de pollution qui lui est propre.

De fait, le « monde rural » n’est pas protégé des risques écologiques majeurs que l’évolution des techniques fait courir à la Nature.

Il faut rappeler ainsi que l’agriculture est le premier consommateur national d’eau, le premier émetteur de pollution azotée, le deuxième émetteur de phosphore.

Quel est à long terme l’effet de l’usage massif des phytosanitaires en France, deuxième utilisateur mondial après les États-Unis ?

Selon la mission sanitaire agricole, environ 20 % des manipulateurs de ces produits connaissent des troubles allergiques, neurologiques ou cancéreux. Pesticides et nitrates affectent la qualité d’une eau qu’il faut désormais traiter (coût estimé par ménage et par an : 350 euros) etc.

La saine nature ne fait donc pas plus l’unité de ce monde que le pittoresque paysan lié par l’his­toire à sa terre.

On l’aura compris, c’est en tant que monde, c’est-à-dire tout cohérent organisé, que l’espace rural est menacé.

Ce qui naguère ne manquait pas d’unité – un mode de vie, des valeurs, la conscience de s’inscrire dans une continuité et de transmettre un héritage – paraît aujourd’hui problématique.

 

Quel avenir pour le monde rural ?

 

Le succès jamais vraiment démenti du « Salon de l’agriculture » à Paris, les nombreuses « classes vertes » organisées par les établissements scolaires depuis trente ans, le tourisme rural en développement (la campagne représente 38 % des séjours de vacances en 2001 contre 25 % pour « la mer »), l’intérêt porté au folklore, aux « arts et traditions populaires » révèlent un attachement authentique des citadins à la vie rurale.

Dans les faits, il se traduit par des déclarations d’intention sans équivoque : un quart de la population urbaine déclare en effet vouloir vivre à la campagne (Crédoc, 2001).

En dix ans, on note une augmentation d’environ 400 000 habitants dans « le rural profond ».

Les raisons d’un tel attachement ne sont pas difficiles à cerner. Sur ce point, toutes les enquêtes menées depuis dix ans convergent. Il ne faut pas y voir la nostalgie de l’origine, ni la fidélité à un terroir. Rares sont les manifestations de « retour au pays ». Seuls 20 % des vacanciers se disent attirés par leur région d’origine.

Et parmi ceux qui choisissent la campagne, ils sont moins d’un pour cent à invoquer pour motif la recherche des lieux ancestraux.

Les résidences secondaires ne sont plus des héritages (seuls 9 % d’entre elles sont transmises d’une génération à l’autre). Bref, le goût de la campagne n’a rien à voir avec la recherche d’un enracinement perdu. Le site rural est désormais élu pour la tranquillité qu’il inspire ou l’agrément qu’il offre par comparaison à la ville.

Mais la chance de la campagne se trouve peut-être dans la peur, le dégoût ou le découragement que le centre urbain inspire. De fait, les conditions de vie citadines sont ressenties de plus en plus difficilement.

C’est d’abord sur l’échec de la politique de la ville que se bâtit la fortune des campagnes.

Un urbanisme incontrôlé dans les années soixante-dix, un sentiment d’insécurité accru, le « stress » associé à la course quotidienne du banlieusard de son domicile à son lieu de travail, tous ces facteurs bien connus ont ramené dans l’imaginaire la modernité de la ville à des représentations du siècle précédent, plus inquiétantes (jungle urbaine et villes tentaculaires). Passée l’euphorie des années quatre-vingt qui érigeaient le young urban professional (yupie) en modèle de réussite sociale, le mode de vie des citadins leur est devenu plus absurde d’ailleurs qu’inhumain.

Et le succès tant médiatique que populaire de manifestations du type « Paris-plage » durant les étés 2002-2003 en témoigne.

Dans le même moment la crise de l’emploi et la précarité de certaines conditions sociales, la conquête d’un temps libéré du travail, mais aussi – et pêle-mêle – la flambée des prix de l’immobilier dans les centres des villes ont pu contribuer à conduire une population partie à la recherche d’une « qualité de vie » – faute parfois de gratifications quantitatives – vers une Nature dont le « monde rural » serait gardien.

De fait, habitat et loisirs à « meilleur marché » contribuent assurément à rehausser l’intérêt pour la campagne, devenue recours à la pénurie comme aux désillusions de la modernité.

Le devenir du « monde rural » dans sa réalité sociologique, géographique et historique paraît problématique dans la mesure où la campagne se trouve progressivement envahie par la ville et risque de perdre sa spécificité, sauf à y voir peut-être une « réserve » à l’imaginaire qu’il faudrait entretenir, un recours. L’avenir du « monde rural » serait peut-être de faire office de « soupape de sécurité » au monde urbain.

 

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