Jeudi: le jour des options ! Un commentaire de Texte littéraire proposé par J. Boutillier, professeure de littérature en prépa Sciences Po.

Il s’agit d’un texte de Marcel Proust.

Le Temps retrouvé, publié en 1927 à titre posthume, clôt le cycle autobiographique de Marcel Proust À la recherche temps perdu. Dans cet extrait situé au cœur du premier conflit mondial, le narrateur est de retour à Paris après deux ans d’absence passés dans une maison de santé.

 

« Un des premiers soirs de mon nouveau retour en 1916, ayant envie d’entendre parler de la seule chose qui m’intéressait alors, la guerre, je sortis après le dîner pour aller voir Mme Verdurin, car elle était avec Mme Bontemps, une des reines de ce Paris de la guerre qui faisait penser au Directoire. Comme par l’ensemencement d’une petite quantité de levure, en apparence de génération spontanée, des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées de hauts turbans cylindriques comme aurait pu l’être une contemporaine de Mme Tallien[1], par civisme, ayant des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre », sur des jupes très courtes ; elles chaussaient des lanières rappelant le cothurne selon Talma[2], ou de hautes guêtres rappelant celles de nos chers combattants ; c’est, disaient-elles, parce qu’elles n’oubliaient pas  qu’elles devaient réjouir les yeux de ces combattants, qu’elles se paraient encore, non seulement de toilettes « floues », mais encore de bijoux évoquant les armées par leur thème décoratif, si même leur matière ne venait pas des armées ; au lieu d’ornements égyptiens rappelant la campagne d’Egypte, c’était des bagues ou des bracelets faits avec des fragments d’obus ou des ceintures de 75, des allume-cigarettes composés de deux sous anglais auxquels un militaire était arrivé à donner, dans sa cagna[3], une patine si belle que le profil de la reine Victoria y avait l’air tracé par Pisanello […].

Ce n’était pas du reste seulement les coiffures surmontant les visages de leur étrange cylindre qui étaient nouvelles. Les visages l’étaient aussi. Ces dames à nouveaux chapeaux étaient des jeunes femmes venues on ne savait trop d’où et qui étaient la fleur de l’élégance, les unes depuis six mois, les autres depuis deux ans, les autres depuis quatre. […] La dame qui connaissait les Guermantes depuis 1914 regardait comme une parvenue celle qu’on présentait chez eux en 1916, lui faisait un bonjour de douairière, la dévisageait de son face-à-main et avouait dans une moue qu’on ne savait même pas au juste si cette dame était ou non mariée. « Tout cela était assez nauséabond », concluait la dame de 1914 qui eût voulu que le cycle des nouvelles admissions s’arrêtâ après elle. […] Les dames du premier Directoire avaient une reine qui était jeune et belle et s’appelait Mme Tallien. Celles du second en avaient deux qui étaient vieilles et laides et s’appelaient Mme Verdurin et Mme Bontemps. Qui eût pu tenir rigueur à Mme Bontemps que son mari eût joué un rôle, âprement critiqué par L’Echo de Paris, dans l’affaire Dreyfus. Toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes, comme parmi d’anciens socialistes, qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire. On aurait détesté autrefois M. Bontemps parce que les antipatriotes avaient alors le nom de dreyfusards. Mais bientôt ce nom avait été oublié et remplacé par celui d’adversaire de la loi de trois ans[4]. M. Bontemps était au contraire un des auteurs de cette loi, c’était donc un patriote. »

Marcel Proust, Le Temps retrouvé, 1927

Proposition de corrigé:

La première guerre mondiale est un sujet qui a inspiré de nombreux écrivains au XXe siècle, témoins et/ou acteurs de cet événement tragique qu’ils racontent dans leurs œuvres. Cet épisode marquant de l’histoire est notamment évoqué dans le cycle autobiographique de Marcel Proust À la recherche Temps perdu et plus précisément dans le dernier tome publié en 1927 à titre posthume et intitulé Le Temps retrouvé. L’extrait proposé se situe au début du roman lorsque le narrateur revient à Paris en 1916 après deux ans d’absence passés en maison de santé. Ce retour dans la capitale est l’occasion pour le personnage de constater l’influence du conflit sur la ville et ses habitants à travers une longue description. Paradoxalement, Paris ne semble pas touchée par l’horreur et la violence de la guerre mais apparaît comme le lieu du faste et de la mondanité. Nous nous demanderons comment cette description de Paris au cœur du premier conflit mondial devient le tableau ironique d’une guerre sociale menée par l’arrière. Le thème de la guerre parcourt le texte et l’auteur s’attache à en montrer toutes les répercussions sur la ville et ses citadins dont les préoccupations frivoles mènent à l’adoption d’un comportement hypocrite et arriviste.

 

Dés le début de l’extrait, l’auteur nous plonge dans le contexte de la première guerre mondiale et s’attache à montrer son influence sur la vie parisienne. En effet, Proust ancre son récit dans un cadre spatio-temporel très précis grâce à la mention des dates « 1914 » et « 1916 » à plusieurs reprises qui correspondent à la période du conflit. De plus, le champ lexical de la guerre qui traverse le texte (« Paris de la guerre », « combattants », « armées », « obus », « militaire », « cagna » etc.) montre bien qu’il s’agit d’un leitmotiv dans ce récit descriptif. D’ailleurs, la guerre semble être le centre de toutes les préoccupations, notamment celles du narrateur qui affirme dés la première phrase avoir « envie de parler de la seule chose qui [l’] intéressait alors, la guerre […] ». Ici, la périphrase désignant l’objet de tous les intérêts permet de créer un effet d’attente et d’insister sur ce thème de la guerre mis en valeur dans l’incise. Enfin ce « Paris de la guerre » est aussi présent dans le texte par le biais des réminiscences historiques qui renvoient à des conflits plus anciens. En effet, Proust fait référence à « la campagne d’Egypte » mais aussi à la guerre contre la Prusse quand il mentionne les « ceintures de 75 » ou encore « l’affaire Dreyfus » et « la loi de trois ans » qui sont en rapport direct avec le déclenchement du conflit de 14-18.

La guerre constitue donc un véritable leitmotiv narratif et le narrateur cherche aussi à nous montrer ses répercussions dans la vie quotidienne des habitants et plus précisément chez les femmes dans le domaine de la mode. Le personnage se fait ici le témoin de ce style très « guerre » qui voit le jour. Il compare la période du Directoire et celle de la première guerre en ce qui concerne le style vestimentaire caractérisé par une certaine extravagance inspirée des uniformes des combattants. Les « hauts turbans cylindriques » et « les tuniques égyptiennes droites » font référence à l’époque de la Révolution avec Mme Tallien, célèbre salonnière qui avait participé au lancement de cette nouvelle tendance remise au goût du jour. En effet, les femmes de 1914 sont les nouvelles Merveilleuses qui calquent le « style militaire » tout en apportant une touche plus « libérale » comme semble l’indiquer la mention des « jupes très courtes » qui révèle une volonté d’affranchissement de la part du sexe féminin. Enfin la référence au « cothurne » et aux « hautes guêtres » montre bien la volonté de se rapprocher d’une « esthétique militaire » de la tête aux pieds. D’ailleurs, les femmes vont jusqu’à intégrer de véritables objets de guerre dans leurs accessoires : « les bagues et les bracelets faits avec des fragments d’obus ou des ceintures de 75 », « des allumes-cigarettes composés de deux sous anglais […] ».

Mais si la guerre a une influence sur la mode parisienne, elle a aussi de nombreuses répercussions sur le paysage social de la capitale placé sous le signe du changement. En effet, Proust insiste sur le fait que l’apparition des nouvelles « coiffures » s’accompagne de nouveaux « visages ». Ainsi les femmes d’influence du « Paris de la guerre » désignées par la périphrase « ces dames à nouveaux chapeaux »  se font progressivement une place dans la société du début du siècle. Celles-ci sont caractérisées par un certain mystère puisque le narrateur ne peut en donner l’origine. Elles se distinguent donc uniquement par leur « élégance » qui apparaît comme la condition sine qua non pour pouvoir intégrer le cercle élitiste des Guermantes chez qui se réunit tout le « beau monde » depuis des siècles. Le narrateur cite aussi d’autres noms précis tels que Mme Verdurin et Mme Bontemps, « une des reines de ce Paris de la guerre » qui font toutes les deux parties de cette bourgeoisie ascendante que le narrateur voit d’un mauvais œil. En effet, la comparaison avec Mme Tallien qui intervient à la fin du texte révèle une certaine dégradation de cette société mondaine. Mme Tallien était « jeune et belle » alors que Mme Verdurin et Mme Bontemps sont « vieilles et laides ». Ici, l’utilisation des antonymes permet de dresser un portrait peu flatteur de ces deux femmes considérées comme des parvenues et laisse entendre une certaine critique de la part du narrateur.

 

Si la guerre omniprésente dans ce récit a de nombreuses répercussions sur Paris et ses habitants, celles-ci semblent assez superficielles. En effet, la ville plongée au cœur du premier conflit mondial ne paraît pas touchée par l’horreur et la violence de la guerre et les habitants s’adonnent à des préoccupations frivoles qui mènent à l’adoption d’un comportement hypocrite et arriviste.

 

La description du Paris de la guerre devient sous la plume de l’auteur le tableau ironique d’une guerre sociale menée par l’arrière. En effet, Proust dénonce ici la récupération grotesque du conflit par les femmes dans le domaine de la mode. Tout d’abord, nous pouvons remarquer le regard dépréciateur que porte le narrateur sur ces « dames à nouveaux chapeaux » dés le début du texte : « Comme par l’ensemencement d’une petite quantité de levure, en apparence de génération spontanée, des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées… ». Les termes d’« ensemencement » et de « levure » qui appartiennent au lexique de la fermentation permettent au personnage de comparer l’apparition de ces femmes à une reproduction de champignons, image peu flatteuse pour ces égéries des grands couturiers de l’époque. De plus, le commentaire « par civisme » mis en incise laisse transparaître toute l’ironie du narrateur et révèle la mauvaise foi de ces femmes qui font passer leurs goûts extravagants pour un acte de citoyenneté. Le personnage va même jusqu’à retranscrire les paroles de ces femmes au discours indirect : « c’est, disaient-elles, parce qu’elles n’oubliaient pas qu’elles devaient réjouir les yeux de ces combattants, qu’elles se paraient… ». Ici, le fait de répéter les discours des dames permet de prendre de la distance et met en évidence leur attitude hypocrite puisqu’elles argumentent en faveur d’une beauté que les soldats sont dans l’impossibilité d’admirer… Les femmes transforment les objets de guerre symboles du conflit et de ses bombardements en des accessoires de luxe créant bagues et bracelets à partir d’obus et allume-cigarettes à partir de sous anglais ayant appartenu à un militaire. Toute l’aberration d’un tel comportement transparaît d’ailleurs dans l’hyperbole de la fin du premier paragraphe lorsque Proust compare le profil de la reine Victoria sur les pièces à un tableau de Pisanello. Cette réflexion du narrateur montre que l’unique acte de « patriotisme » des femmes consiste à faire des objets de guerre des « œuvres d’art ». Il s’agit donc de dénoncer ici une ostentation malvenue dans un contexte aussi triste et tragique que l’est celui de la « Der des Ders ».

D’ailleurs, cette récupération grotesque de la guerre ne s’applique pas uniquement au domaine de la mode. En effet, la période du premier conflit mondial est aussi l’occasion d’une véritable guerre de statuts menée par les nouveaux membres de l’élite sociale. Proust insiste sur le fait que le renouvellement esthétique s’accompagne de nouveaux visages qui intègrent peu à peu le cercle élitiste de l’époque. L’exemple le plus frappant de ce changement est celui de « la dame de 1914 » évoquée dans le second paragraphe. Le narrateur affirme : « La dame qui connaissait les Guermantes depuis 1914 regardait comme une parvenue celle qu’on présentait chez eux en 1916, lui faisait un bonjour de douairière, la dévisageait de son face-à-main […] ». Ici, l’attitude méprisante de cette femme envers l’une des nouvelles « recrues » montre que la guerre de l’arrière est avant tout une guerre de rangs. On remarque d’ailleurs l’exagération de ce dédain compte tenu des deux années qui séparent la dame de 1914 et celle de 1916. Proust dénonce encore l’attitude hautaine de ces femmes lorsqu’il retranscrit les paroles de la dame de 1914 au discours direct dans le récit : « Tout cela était assez nauséabond […] ». L’auteur se moque implicitement de cette femme en mettant en évidence l’absurdité de son discours critique sur le mariage comme gage de vertu. On comprend que celle-ci cherche n’importe quel prétexte pour discréditer une femme qui n’aurait pas sa place dans la nouvelle société mondaine alors qu’elle-même n’en fait partie que depuis peu. Toute la mauvaise foi de cette « douairière » éclate lorsque le narrateur déclare qu’elle « eût voulu que le cycle des admissions s’arrêta après elle. » Ayant enfin atteint une place d’importance dans la société, la dame de 1914 oublie son précédent statut et regarde d’un œil désapprobateur l’ascension de nouvelles figures dont le parcours est similaire au sien. On remarque d’ailleurs que Proust ne nomme pas directement ces femmes désignées par des articles définis et des dates qui leur confèrent un statut générique. Ces dames de 1914 et de 1916 seraient donc représentatives de la plupart des femmes de l’époque qui se définissent par cette attitude arriviste.

Mais si les femmes sont la cible d’un véritable portrait à charge dans cette description, les hommes ne sont pas non plus épargnés par le narrateur et font partie intégrante de ce règne de l’opportunisme qui s’apparente à une certaine vengeance. En effet, cela est particulièrement sensible dans l’exemple de Monsieur Bontemps et son rôle dans l’affaire Dreyfus. Celui-ci aurait été critiqué par la presse de l’époque (L’Echo de Paris) pour avoir soutenu le militaire accusé de trahison à la fin du XIXe siècle. Lorsque le narrateur déclare : « Toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste […] » il nous fait comprendre que le dreyfusisme a été assimilé et réhabilité malgré sa connotation « antipatriotique ». Dans ce passage, l’auteur montre le pouvoir de certaines étiquettes sur les mentalités. En effet, M. Bontemps n’est plus considéré en 1914 comme un « dreyfusard » mais comme « l’adversaire de la loi de trois ans » qui l’assimile alors à un patriote puisque celle-ci vise à l’allongement du service militaire. M. Bontemps semble profiter de cette loi pour effacer un passé compromettant et retrouver une place avantageuse dont peut jouir sa femme dans la société mondaine. L’alternance entre plus-que-parfait et imparfait dans cet extrait permet d’ailleurs de mettre en évidence ce changement de statut provoqué par l’approche de la guerre (« ce nom avait été oublié » / « était un des auteurs de cette loi »). De plus, l’asyndète remarquable dans la dernière phrase de notre texte permet de conclure catégoriquement sur le caractère patriotique de ce M. Bontemps non sans ironie comme si cette fameuse loi militaire lui accordait de facto l’image d’un homme défenseur de son pays. Ce nouveau portrait à charge permet ici de dénoncer une certaine manipulation de l’opinion publique par des hommes avides de gloire.

 

Ainsi le regard ironique de Proust dans cette description du Paris de la guerre nous montre que les répercussions du conflit sur la ville et ses habitants sont inattendues et inappropriées compte tenu du contexte. En effet, la capitale française devient un lieu de faste et de mondanité où se joue une véritable guerre des statuts qui entraîne une recomposition du paysage social de l’époque. Les femmes rivalisent d’élégance et les hommes profitent des événements pour gravir les échelons du système politique perverti par l’hypocrisie et l’opportunisme. On peut d’ailleurs retrouver cette critique de l’arrivisme chez des auteurs plus anciens tels que Maupassant et en particulier à travers le personnage de Georges Duroy dans Bel-Ami qui s’assure un avenir riche et prometteur grâce à des moyens peu honnêtes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] salonnière et femme d’influence sous la Révolution française.

[2] chaussure antique souvent portée par les acteurs tels que François-Joseph Talma (1763-1826).

[3] mot d’argot signifiant « abri ».

[4] loi française de 1913 augmentant la durée du service militaire de deux à trois ans en vue de préparer l’armée française à une guerre éventuelle avec l’Allemagne.

 

 

Une réflexion au sujet de « Jeudi: le jour des options ! Un commentaire de Texte littéraire proposé par J. Boutillier, professeure de littérature en prépa Sciences Po. »

Les commentaires sont fermés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>