Corrigé rédigé du devoir de Littérature proposé : Bel-Ami.

 

Corrigé du sujet proposé – Option littérature

Bel-Ami, Maupassant, deuxième partie, chapitre 2 (1885).

 

 

Ce corrigé est une copie-type qui vise à vous donner une idée de ce que vous auriez pu produire sur cet extrait de Bel-Ami. Evidemment, il ne s’agit pas de « la bonne réponse » et d’autres copies qui ont choisi un autre plan peuvent obtenir de très bonnes notes. Encore une fois, il ne faut pas coller à un schéma préconçu en formulant des idées générales sur le texte. Ici, la contextualisation dans le courant réaliste était la bienvenue mais il fallait surtout s’attarder sur la description des deux personnages et ne pas se perdre dans des discours trop théoriques. Les copies valorisées sont celles qui analysent précisément le texte, gardez bien cela en tête. Des connaissances historiques sur la France du XIXe siècle étaient aussi indispensables pour bien comprendre la critique du parlementarisme qui ressort de ce passage. 

 

 

Bel-Ami de Maupassant s’inscrit dans le courant réaliste du XIXe siècle qui s’attache à décrire l’ascension sociale de personnages ambitieux au sein de la société française, laquelle permet à des hommes issus de milieux modestes de gravir les échelons afin de s’intégrer au monde par le biais des fréquentations et d’une attitude souvent immorale. C’est le cas de Georges Duroy, personnage principal du roman dont nous avons ici un extrait. Revenus de leur voyage de noces en Normandie, Madeleine et Georges entreprennent de déstabiliser le gouvernement et lancent une polémique autour de la politique coloniale. Devant la puissance et les méthodes de Duroy, les milieux politiques le poussent à la tête de la rédaction de La Vie française. Ayant acquis un certain statut social grâce au talent et aux fréquentations de son épouse, Duroy accueille chez lui les hommes les plus influents de la société. Dans cet extrait, nous sommes face à une description qui dresse le portrait de deux personnages : d’abord celui de Madeleine, l’épouse de Duroy, puis celui du député Laroche-Mathieu qui constituent un tableau peu flatteur des membres de la société de l’époque. Nous nous demanderons dans cette étude en quoi l’art du portrait déployé par Maupassant  devient  le support d’une dénonciation de tout un système politique. Madeleine Forestier apparaît dans ce portrait implicite comme une femme énigmatique et dominatrice qui se distingue par son influence, son talent mais aussi son infidélité. Le portrait à charge de Laroche-Mathieu vient ensuite assombrir le tableau des membres de cette société par sa médiocrité et son opportunisme qui sont le support d’une dénonciation du régime parlementaire en vigueur au XIXe siècle.

 

Madeleine Forestier offre dans cet extrait une image bien énigmatique. En effet, au travers des monologues intérieurs de Duroy qui prennent ici la forme du discours indirect libre : « Où avait-elle connu ces gens ? » l. 6-7, il apparaît à ses yeux que la jalousie va commencer à tarauder, que sa femme possède un passé mystérieux. Celui-ci demeure stupéfait devant la place que son épouse a su se faire au sein du monde et semble dépassé par cette capacité qu’elle a à attirer dans sa sphère intime des gens aussi haut placés : « Mais comment avait-elle su capter leur confiance et leur affection ? Il ne le comprenait pas » l. 7-8. Cet étonnement de Duroy face à l’influence de Madeleine est tout à fait légitime à une époque où la femme était reléguée au rang d’épouse et de mère de famille. Au XIXe siècle, les femmes n’étaient pas les bienvenues dans les affaires politiques et celles qui souhaitaient s’en mêler devaient le faire à l’abri des regards pour ne pas risquer d’être mal considérées. Au fil des années, Madeleine, dans l’ombre de son ex-mari, s’est constitué un bon carnet d’adresses puisqu’elle reçoit chez elle des hommes de haut rang : « sénateur », « député », « magistrat », « général » l. 5-6. Ici, l’énumération a une valeur générique par l’emploi de l’article indéfini « un » qui laisse supposer une longue liste d’attente. Madeleine est une femme influente, elle fréquente la haute société.

Madeleine a donc réussi à se faire une place dans le monde politique par l’intermédiaire de la presse grâce à son talent reconnu par Duroy lui-même dans un champ lexical très élogieux. Ainsi Georges, lui-même calculateur et rusé, est rempli de « stupeur et d’admiration » devant « l’ingéniosité de son esprit. » l.3 l. 8. Il va même jusqu’à lui reconnaître le statut de « rude diplomate » l.9, haute fonction exclusivement réservée aux hommes. De plus, si l’on regarde de plus près son discours, on comprend que Madeleine maîtrise totalement le domaine politique dont elle suit la moindre actualité : « Figure-toi que le ministre de la Justice vient de nommer deux magistrats qui ont partie des commissions mixtes. » l. 13. C’est elle qui possède les sources et les apprend à son mari. De plus, elle ne se contente pas de discourir mais se caractérise par une volonté d’agir lorsqu’elle déclare : « Nous allons lui flanquer un abattage dont il se souviendra. » Le pronom personnel « nous » sert ici de masque car Madeleine en tant que femme ne peut agir seule mais doit tout entreprendre sous l’égide de son mari qui ne constitue qu’un simple pion. Madeleine apparaît alors comme un type de femme dominatrice, indépendante de la même façon qu’elle dominait son ex-mari en coulisse par son talent journalistique. Elle est l’éminence grise de son nouveau mari et, bien que remariée, elle entend conserver son indépendance et ne rien changer à ses habitudes.

Rien n’est effectivement changé pour Madeleine qui continue à concevoir le mariage comme une association et reçoit « tous les mardis le député Laroche-Mathieu » et le texte évoque en filigrane les infidélités nombreuses qui font l’objet d’un commentaire ironique du narrateur ou de Duroy sur certaines manifestations physiques de Madeleine : « Elle rentrait souvent en retard aux heures des repas, essoufflée, rouge frémissante. » l. 10. Les trois adjectifs accumulés traduisent tous d’une manière évocatrice les activités qui précèdent les repas. Les infidélités de Madeleine sont également suggérées par : l’emploi des compléments circonstanciels de temps « A tout moment » l.5, « souvent » l.10, « tous les mardis » l.16 ainsi que par les imparfaits qui expriment l’aspect répétitif de ses tromperies « Il trouvait dans son salon » l.5, « elle rentrait » l.10, « elle disait » l.11. De plus, certaines expressions ont valeur d’euphémisme et traduisent par l’emploi du discours indirect libre une ambiguïté quant à l’attribution du discours  (qui parle ?) : l. « […] un général qui traitaient Madeleine en vieille amie avec une familiarité sérieuse ». On note ici l’oxymore « familiarité sérieuse » qui fait ressortir l’équivocité de la relation. On retrouve d’ailleurs cette équivocité dans la relation de Madeleine et du député Laroche Mathieu : « […] serrait vigoureusement les mains de la femme et du mari avec des démonstrations de joie excessives » l. 17-18. L’adverbe et l’adjectif soulignés ont valeur hyperbolique et possèdent un sens nettement péjoratif qui met l’accent sur la duplicité de Laroche-Mathieu vis-à-vis de Duroy, traduisant ainsi son hostilité et sa gêne déguisées. On comprend alors que si Madeleine doit son influence à ses talents journalistiques, elle use aussi de ses charmes pour séduire « les hommes importants ».  Le lecteur ne sait à qui attribuer les propos énoncés dans cet extrait. S’agit-il d’un monologue intérieur rapporté sous forme de discours indirect libre qui traduirait la naïveté du personnage devant les faits ou ce discours est-il à attribuer à un narrateur narquois et ironique qui savoure le comique de situation à savoir : un mari cocu et ignorant de son état ?

 

Dans cet extrait, Maupassant dresse un portrait ambigu de la femme puisque bien que talentueuse, Madeleine est avant tout manipulatrice. C’est d’ailleurs auprès d’elle et de ses autres maîtresses que Duroy apprendra les rouages qui lui permettront de gravir les échelons de la société. Cependant, si Madeleine est une femme d’intelligence il ne semble pas que ce soit le cas de l’ambitieux député Laroche-Mathieu qui est ici la cible d’un  portrait à charge.

 

Le député républicain fait l’objet d’une véritable caricature dans ce passage. Il est essentiellement défini par une série de quatre qualifications négatives l. 22-23 : « sans convictions, sans grands moyens, sans audaces et sans connaissances sérieuses » que viennent renforcer plutôt qu’équilibrer une deuxième série de quatre qualifications précédées de l’adverbe « assez » l. 28-29 qui renvoient définitivement le personnage à sa médiocrité, si ce n’est à sa nullité, au regard du but auquel il aspire : être ministre.  Ainsi les formes d’insistance de l’énumération et de la répétition fonctionnent ici comme des procédés critiques, lesquels visent tous à le stigmatiser. De plus, un champ lexical de nature péjorative vient parachever la férocité du portrait. Il est ainsi qualifié « d’avocat de province », terme qui renvoie à la bêtise provinciale, à la pesanteur intellectuelle dénoncée de manière constante par les écrivains du XIXe siècle tels que Flaubert. L’expression « joli homme du chef-lieu » insiste quant à elle sur le peu d’envergure du personnage et fonctionne implicitement comme une antithèse ironique : il y a loin du chef-lieu de province à son ambition de conquérir Paris et de gouverner la France. Maupassant dénonce ici ironiquement une ambition qui n’est pas à la mesure du personnage : il n’est qu’un nain politique contrairement à Madeleine qui a fait ses preuves avec ses articles de La Vie française.

On observe donc un contraste entre la médiocrité de ce personnage et son autosuffisance  qui le conduit à s’envisager sous la forme de la troisième personne comme le montre l’énallage de la fin de l’extrait l. 31-32 : « On disait partout de lui : « Laroche sera ministre », et il pensait aussi plus fermement que les autres que Laroche serait ministre. » Par le biais du monologue intérieur, nous prenons la mesure de sa fatuité et de son arrogance. Ce que dénonce encore le narrateur ici, c’est son opportunisme finaud l.24 qui fait de lui un homme tiède l.22, « sans conviction », idée relayée par l’expression « plusieurs faces » et le terme « équilibre » l. 24. Sa première qualité est sa souplesse de « jésuite républicain », oxymore qui traduit sa méfiance vis-à-vis de la démocratie parlementaire qui venait de se mettre en place en France. Le député condense en lui tous les traits des concussionnaires spécialisés de la IIIème République qui sont des intermédiaires entre les puissances financières et la majorité parlementaire.

Le portrait à charge de ce personnage opportuniste n’est pas anodin et vise à une critique plus large du système parlementaire qui est ici clairement dénoncé. Ainsi la métaphore filée du « champignon libéral de nature douteuse » qui « pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel » l. 25 traduit de manière imagée le fait que Laroche-Mathieu n’est qu’un représentant parmi tant d’autres de ces politiciens véreux qui gangrènent et prospèrent grâce au système parlementaire. Le rejet du parlementarisme et la méfiance voire le mépris des classes populaires chez Maupassant éclatent l. 27-28 : « Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. » Les députés ne sont pas des hommes compétents car issus de milieux populaires et agissant selon la conception politique de Machiavel qui prône la conquête et la conservation du pouvoir par tous les moyens. Maupassant a déjà dénoncé la « dictature du nombre imbécile » qui fait que la voix du « casseur de cailloux » vaut celle du prolétaire, bourgeois ou paysan, ou du diplômé. Il dénonce le principe de l’égalité comme étant faux et est pour une représentation proportionnelle : le pouvoir de chaque électeur dépendrait de sa fortune et de son instruction. Le suffrage universel masculin de 1848 serait donc à l’origine de la corruption sociale qui permet à des arrivistes comme Laroche-Mathieu d’accéder au pouvoir politique.

 

Ce passage qui se présente sous la forme d’une satire, dénonce à l’instar du roman, les tares et les ridicules de la société française de l’époque (1880). Le mariage est une association qui permet de briller en société et d’accéder à un certain statut, il n’est pas une union sentimentale mais une association calculée bien loin du serment sacré d’amour et de fidélité. Quant à la presse, elle est dénoncée comme étant le terrain d’élection des arrivistes sans talents et sans scrupules. Maupassant montre que le « journal d’argent » s’y impose comme le parvenu médiocre incarné ici par Laroche-Mathieu mais aussi par le personnage de Bel-Ami, grâce à des moyens frauduleux. Maupassant stigmatise un régime parlementaire dont tout le personnel politique du sénateur au député est corrompu. Femmes, presse et politique forment les ingrédients privilégiées de cette société dissolue.

 

 

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