Les jolis ponts de mai

Premier mai, huit mai, Ascension, Pentecôte…De pont en pont, mai est un long fleuve tranquille où l’on danse à cloche-pied entre travail et vacance.

pont du gard et riviere gardon

Cette succession de ponts, le monde entier nous l’envie, au même titre que l’enfilade des ponts sur les canaux de Venise, ou la procession des fines colonnes dans les jardins de l’Alhambra de Grenade. Ces jolis ponts de mai nous font, en effet, comme une procession vers les grandes vacances d’été, n’était cet agaçant obstacle du mois de juin qui s’entête à faire semblant de travailler. Juin fait de la résistance.

Un pont enjambe : il enjambe un obstacle, un fleuve ou une rivière, qui empêche de poursuivre son chemin d’une rive à l’autre. L’obstacle est ici le jour ouvré que le pont transforme miraculeusement en jour chômé, créant une continuité entre une rive de vacance et l’autre rive de loisirs.

De pont en pont, la vie devient ainsi un long fleuve tranquille. Mais cela se mérite, par cette course d’obstacles ou cette danse agile qui demande de lever le pied et la jambe quand il le faut, en rythme collectif, assez haut et assez loin. Comme un french cancan national.

Outre le fait de désorganiser les emplois du temps, cette enfilade de ponts laisse un goût mêlé de jouissance et de frustration : jouissance d’avoir volé quelques jours au travail, comme un permissionnaire qui a bien « placé ses jours », ou un salarié ses RTT ; mais frustration d’être soumis aux hasards du calendrier qui, parfois, nous vole nos ponts, finalement comme un mélange de droit du travail et d’arbitraire du dieu Chronos.

Et puis frustration de devoir reprendre le collier chaque fois, après une trop courte pause, mais suffisante pour avoir cassé le rythme et avoir goûté au farniente. Ne serait-il pas préférable de ne pas s’arrêter du tout, plutôt que de subir le supplice de Tantale de cette vacance qui s’offre et se dérobe aussitôt ?

Les jolis ponts de mai allient une majestueuse architecture savamment dentelée, une expérience morale de la tentation, entre plaisir et frustration, un subtil modèle économique d’organisation du travail social en gruyère, une étrange géographie de la circulation routière où d’interminables bouchons se croisent sous les ponts, et une éthique qui voit l’existence humaine comme une inlassable ruse pour enjamber l’obstacle.

Les jolis ponts de mai illustrent un rapport au travail et au temps. Le travail est un obstacle qu’il faut réduire pour réaliser au mieux une vie continue de loisirs, comme une lutte pour faire respecter son droit à la paresse. Le temps, lui, est rythmé par l’alternance de nuit et de lumière, de tunnels laborieux et pénibles, d’une part, et de ponts paressant au soleil, d’autre part. Une sorte de version moderne du « Des travaux et des jours » d’Hésiode, mais où les travaux se seraient éclipsés sous l’obscurité des ponts, comme de honteux clochards.

 

Patrick Ghrenassia

Article du on Dimanche, mai 8th, 2016 at 13:50 dans la rubrique Actualité en questions. Pour suivre les flux RSS de cet article : RSS 2.0 feed. Vous pouvez laisser un commentaire , ou un trackback sur votre propre site.

Laisser un commentaire