Chacun a pu observer le retour de la barbe.
Non pas la barbe longue et touffue des
bourgeois du XIXe siècle, souvent flanquée de favoris proéminents, la barbe
de Marx, de Durkheim ou des pères de la IIIe République ; non pas, non plus,
la barbe des « barbus », des rabbins, ou des mandarins chinois à la
mode pointue de Confucius.
La nouvelle presque-barbe n’en est pas
vraiment une, mais plutôt une sorte d’avant-barbe qui relève plutôt du
« mal rasé » faussement négligé, comme ces précieux vêtements
sportwear de ville, ou ces coûteux jeans délavés et déchirés à l’état neuf…
On la voit partout, sur les jeunes
présentateurs des plateaux télé, sur les vedettes de pub et du showbiz, et
même sur Jacques Attali… Bref, la nouvelle barbe-qui-n’en-est-pas-vraiment-une
s’affiche sur le visage de tous ceux qui donnent le ton de la mode.
Et
le commerce d’emboîter le pas et de proposer ces rasoirs luxueux qui vous
rasent juste ce qu’il faut pour ne pas avoir l’air de s’être rasé !
Belle occasion de philosopher sur le rapport entre nature et culture.
La barbe, et le système pileux en général, est en nous cette partie naturelle, pour ne pas dire animale, qui se voit le plus. Avec les cheveux, les yeux, les ongles. Aussi la culture s’applique-t-elle à les domestiquer et à les apprivoiser. Tantôt en les cachant par des voiles ou chapeaux, pour les cheveux ; tantôt en les maquillant, pour les yeux ; tantôt en les taillant et en les sculptant, pour la barbe et les ongles.
Barbe, cheveux et ongles, sont les seules parties de notre corps qui continuent à pousser dans le tombeau, alors que le reste du corps commence à pourrir. Les Stoïciens y voyaient la partie végétale de notre corps, associée aux parties minérale (les os) et animale (les organes).
Et puis, la barbe c’est la virilité. Une
femme à barbe ou à moustache, c’est gênant. On rase, on s’épile, on
chasse ce poil que l’on ne saurait voir. Alors que l’homme l’exhibe fièrement,
au menton ou sur le poitrail.
Qu’est-ce donc que ce
« presque-rien » qu’est ce semblant de barbe ? Elle n’est plus le duvet velouté de
l’adolescent, elle n’est pas encore la barbe drue et dure, insistante et
grisonnante de l’homme (trop) mûr. C’est juste la barbe du jeune homme dans la
force de l’âge, du jeune urbain, de l’ « executive man », mixte
de bobo et de jeune loup.
Etre mal rasé de façon soignée et étudiée
est un signe de « distinction » sociale, comme dirait
Bourdieu : distinction d’âge, de résidence, de milieu professionnel, de
type de loisir, de goûts culturels… Etre mal rasé, mais juste comme il faut, est
un signe de bonne intégration sociale, d’une capacité à décoder subtilement les
codes sociaux ; tout comme les couleurs peintes sur le visage d’un guerrier
iroquois, ou le nombre de plumes sur sa tête.
Nous
sommes tous des Iroquois, d’une façon ou d’une autre. Sauf que les Iroquois
sont imberbes.
Patrick Ghrenassia


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