Nous sommes le 13 décembre. Il y a un mois, nous étions le 13 novembre. Soit. Et alors ?
Le 13 novembre a été décrété « journée de la gentillesse ». A quand la « journée de la méchanceté » ? Et voilà que cela commence, de se moquer de la gentillesse, de la tourner en dérision, de ricaner en sourdine et de faire le méchant.
Car la méchanceté est à la mode. Regardez les plateaux de télé : quand ils ne ruissellent pas de bêtise et de guimauve, les méchants tirent sur tout ce qui bouge. Un faux-pas, un veston mal repassé, une coiffure de guingois, un accent pas parisien, et votre compte est bon. Tous aux abris ! L’humour ravage alentour, l’ironie mord tous azimuts.
Une vieille tradition bien française, sans doute. Revoyez « Ridicule », le beau film de Patrice Lecomte. La tradition du bel esprit et du bon mot. « Il tuerait son père et sa mère pour un bon mot », dit Berléand de Ruquier. Je ne sais si Ruquier mérite autant, mais ce mot s’applique à beaucoup d’autres, et d’illustres, et depuis des lustres ! Au XVIIIe siècle, c’était l’art de l’épigramme.
Voltaire y fut un maître : « L’autre jour au fond d’un vallon / Un serpent piqua Jean Fréron. / Que croyez-vous qu’il arriva ? / Ce fut le serpent qui creva. » Et le pauvre Rousseau en fut la fréquente victime. Comme lorsqu’il envoie au même Voltaire son livre Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, et reçoit en réponse : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » Du vitriol à l’état pur.
In cauda venenum, disaient les Romains : « Dans la queue, le venin ! » Ils parlaient du scorpion, bien sûr, comme symbole des petits textes venimeux.
Quelle méchanceté, ce Voltaire, tout de même ! Bien sûr, on peut critiquer, dire son désaccord ; mais il y a le ton et la manière, un affront gratuit, une volonté délibérée de blesser. « De la pure méchanceté », vous dis-je. Certes, il y a l’élégance et l’esprit, la forme brillante et le tour virtuose. Nous avons perdu l’élégance, nous gardons la cruauté.
Pourquoi tant de méchanceté ? On a bien compris que le méchant veut faire mal gratuitement, pour le plaisir, pour s’amuser ou amuser la galerie. Vous en connaissez sûrement, au lycée, dans la famille, parmi vos amis…dont vous vous méfiez prudemment, dans l’espoir de ne pas en faire personnellement les frais un jour.
On fait le méchant pour faire l’intéressant, car nous aimons sadiquement le spectacle de la méchanceté, tant qu’il concerne les autres. Le méchant attire l’attention et les regards, compensant ainsi une faiblesse cachée, un besoin de compenser, un manque d’assurance. Le méchant est un complexé qui s’ignore.
Ou on fait le méchant parce qu’on est méchant, et qu’on ne sait pas faire autrement. Parce qu’on ne contrôle pas ses pulsions agressives et sadiques. Parce qu’on est comme ça, et que c’est notre « nature ». Quel plaisir chez l’enfant qui arrache les ailes des mouches !
On fait aussi le méchant pour le pouvoir, pour dominer les autres par la force, devenir le « mâle dominant », accaparer femmes et richesses. Que de tyrans, que de caïds, grands et petits, défilent devant nos yeux !
On est méchant, enfin, par crainte de paraître gentil. Le ridicule ne tue pas, sans doute, mais quand même…Et la gentillesse paraît si ridicule aujourd’hui, signe de faiblesse pour beaucoup, de bêtise pour presque tous. Tristes temps !
Pas besoin de « journée spéciale » pour être gentil. Il suffit d’être soi-même, d’avoir le courage d’être soi, contre les Tartuffe de la méchanceté. Pour que le ridicule change de camp. Pour apprendre à être drôle sans être méchant.
Voilà le difficile, l’élégance vraie, le grand style.


bonjour à tous!
Je trouve vos critiques et vos textes intéressants, et j’aimerais, si possible, que vous abordiez le thème de la croyance?
merci
léa